Nous publions l’intervention de Madame Bariza Khiari à l’occasion du salon du livre de l’association « Ecritures et Spiritualités », le 4 octobre à Lyon. Une trentaine d’auteurs y assistaient, ainsi que la Fraternité d’Abraham. Une table ronde animée par Leili Anvar s’est tenue sur le thème « La littérature peut-elle aider au dialogue des spiritualités ? ». Y participaient également le Cardinal Barbarin archevêque de Lyon, Alexis Jenni Prix Goncourt, Philippe Zard maître de conférence.


S’interroger sur l’apport de la littérature à la spiritualité, c’est tenter de comprendre en quoi, l’artiste – l’écrivain dans le cas présent – peut proposer sens du monde, de la relation entre soi et les autres, entre soi et Dieu.

Plus encore, la littérature s’inscrit parfois dans une quête de signification, dans une élévation de l’âme au sublime et dans des moments rares la littérature et l’art en général nous font approcher les mystères de l’origine. Oui, le lien entre écrit et spiritualité est fort.

La Bible ne commence-t-elle pas par le verbe, le premier mot initiateur du reste. Dieu est parole, Dieu est aussi écrit. Les dix commandements sont rédigés. Le Coran est parole de Dieu fait écrit. Le premier verset n’est-il pas « Ikra…. Lis au nom de ton seigneur… » (Ikrabissmrabika) cela suppose donc l’écrit. Il y a à l’évidence un lien consubstantiel entre écrit et spiritualité. Nous savons tous que l’immersion dans les textes saints nous rapproche et nous fait toucher du doigt notre même humanité. Ils nous rappellent que nous sommes sur le plan spirituel les fils d’Abraham et de son sacrifice.

A la question posée : La littérature (au même titre que les autres arts) peut-elle aider au dialogue des spiritualités ? Je réponds sans hésitation : Oui. Et comme je suis une femme politique, je vais d’abord évoquer avec vous ce point : comment le politique peut-elle jouer pleinement son rôle dans ce processus de dialogue ?

Le vivre ensemble est une construction politique qui s’organise. Il faut des règles et un objectif plus ou moins commun. En matière culturelle, l’idée qu’un artiste puisse vivre de son art est ancienne. Dès la Révolution, l’idée que les œuvres de l’esprit doivent être accessibles au plus grand nombre s’impose. Politiquement, c’est Malraux qui fera entrer la culture dans le domaine des politiques publiques par les créations des Maison de la Culture et Jack Lang qui procédera à l’instauration du prix unique du livre en 1981, et favorisera la création d’un maillage territorial culturel avec les bibliothèques et médiathèques.

Au Sénat, j’ai eu la responsabilité du Livre à la Commission culture. Durant cette période, j’ai porté deux textes de loi, toujours avec l’idée que les œuvres doivent être accessibles au plus grand nombre et qu’il faut les soustraire à la pure loi du marché. Avec Hervé Gaymard, Rapporteur à l’Assemblée et moi au Sénat, nous avons créé le registre RELIRE permettant une nouvelle exploitation par la numérisation des livres indisponibles du 20ème siècle. Dès lors, nous avons donné une deuxième vie à ces livres quasiment introuvables.

Ma seconde contribution à l’économie du livre est symboliquement très importante. L’impossibilité pour les vendeurs sur Internet de proposer la réduction de 5% et la gratuité des frais d’envoi avec l’idée qu’il fallait défendre les libraires dans leur diversité menacés par les visées monopolistiques des vendeurs en ligne tel Amazon.
La défense du livre, de l’écrit, de l’auteur sont des objectifs constants des politiques culturelles avec l’idée forte que la démocratie a besoin de citoyens éduqués, instruits, cultivés, pour fonctionner. Et que la pluralité, la diversité de la production éditoriale doivent être protégées. Certains diraient que la démocratie vise à permettre au genre humain de se libérer de sa condition grâce à la fréquentation des œuvres de l’esprit. Le politique doit donc être garante de la circulation des œuvres et doit s’assurer de l’absence de toute entrave.

Dans cette perspective qui lie intimement culture, démocratie et citoyenneté, le responsable politique est, idéalement, celui qui « agit en homme/femme de pensée » et qui « pense en homme/femme d’action ». La dichotomie entre action et pensée est ancienne. Notre siècle porte la marque de l’accélération du temps liée aux nouveaux modes de communication. Le phénomène auquel nous assistons prend une tournure très inquiétante, d’un strict point de vue démocratique. Le discours politique, autrefois empreint d’érudition, de lyrisme et de sens, multipliant les arguments rhétoriques pour emporter l’adhésion, doit désormais tenir en une centaine de signes. Le politique ne cherche plus à convaincre, à donner du sens mais à faire le buzz.

La raison, les valeurs, le sens ne sont plus valorisés par les médias mais seule la provocation a droit de cité. Pour exister, il ne faut pas chercher le bien, le juste, le mieux mais le bon mot, la petite phrase. Il existe, aujourd’hui, une réelle rupture entre le monde des idées, de la culture, de l’écrit et le monde politique. Le fossé qui a toujours plus ou moins existé entre l’élite et le peuple s’élargit. La ligne de démarcation est aussi entre la pensée qui nécessite de donner un peu de temps au temps, qui se nourrit du travail des intellectuels, des écrivains, alors que le rythme de l’action politique s’affole. Ce diagnostic est partagé même parmi les élus ; nous avons moins le temps de lire, de méditer, de réfléchir.

La force de la littérature, de l’Art en général, c’est d’aiguiser notre regard, de nous dévoiler une autre Réalité, de voir ce qu’on ne voyait pas, de comprendre ce qui nous échappait, d’accéder à la vision de l’Autre. Un livre est un partage ou l’auteur,en se révélant, se livre au lecteur et livre ses questionnements sur la société. La littérature est interrogation sur soi, sur le monde, sur les autres.

Bergson aimait à définir l’artiste comme un être du singulier.L’artiste voit en effet la singularité de chaque chose avant d’en voir les caractéristiques générales. A l’inverse, perdus dans les nécessités du quotidien, nous privilégions les caractéristiques générales, les généralisations. En ce sens, la littérature permet de sortir de l’immédiateté pour mieux sentir une époque et en mesurer les attentes.

Max Weber parlait du désenchantement du monde (la traduction exacte serait plutôt, d’après les spécialistes, la « démagification ») pour parler de la sécularisation des sociétés européennes : les explications « magiques » ont en effet cédé leur place. Le monde politique nourri des Humanités s’était en partie approprié cette fonction. Je pense à Jean Jaurès, le socialiste, qui écrit « Qu’est-ce que l’idéal ? C’est l’épanouissement de l’âme. Qu’est-ce que l’âme? C’est la plus haute fleur de la nature » et surtout à Victor Hugo, écrivain et homme politique qui a su donner dans Les Misérables une voix aux sans voix, cette belle Voie vers la dignité humaine.

Aujourd’hui, la parole politique est largement désacralisée. Dire que je suis française de confession musulmane est, vous l’avez compris par les temps qui courent, un acte politique. A ce stade de mon intervention, je ne suis plus la femme politique puisque j’ose vous dire que je puise dans un certain corpus littéraire, celui de la poésie et de la littérature musulmane soufie, mon énergie, les ressources physiques et mentales de mon engagement. L’intimité que j’ai avec cette littérature et poésie me permet, je crois, la rencontre avec l’autre.

Car la littérature est aussi médiation entre un être et la pensée et le mode d’expression des spiritualités. Elle assure l’expression d’un moi intime et participe de l’élévation tant du lecteur que de l’auteur en les incitant à porter un regard nouveau sur les choses. Ibn Arabi, ce grand maitre soufi disait « Les hommes sont les ennemis de ce qu’ils ignorent ». La littérature porte en elle cette richesse des « pourquoi » du monde, invitant le lecteur à voyager hors de lui pour mieux saisir les différences culturelles et les convergences spirituelles. L’art, la littérature, sont médiation vers l’altérité ; c’est pourquoi les projets politiques totalitaristes passent par la rupture des possibilités de médiations. La destruction des bouddhas de Bamian, des manuscrits de Tombouctou et des tombeaux des saints soufis, véritables livres ouverts, par des obscurantistes, ne vise qu’à imposer une seule interprétation du texte de l’islam, une seule vision du monde à l’ensemble des croyants. Et pourtant, le prophète de l’Islam n’a-t-il pas dit dans un hadith célèbre que « L’encre des savants est plus sacrée que le sang des martyrs ». Si la littérature peut être considérée comme un bien immatériel figurant au rang de bien commun de l’humanité, il faut se montrer intransigeant vis à vis de tous ceux qui osent sous un prétexte ou un autre porter atteinte à ce patrimoine.

Mohamed Iqbal, ce musulman soufi écrit : « La finalité ultime des spiritualités dans l’histoire de l’humanité, c’est de révéler l’Homme à lui-même ». Il parle bien des spiritualités : ce n’est pas rien et la littérature est un moyen d’aider à leur convergence. Alors, ces destructions sonnent comme la volonté de supprimer un dialogue, pour mettre en avant une pensée unique. Cet autodafé n’est qu’une manière de briser la pluralité, le dialogue au sein d’une même religion. Quand on ne peut pas débattre entre soi, on le peut encore moins avec les Autres.

Je vais terminer en évoquant la poésie autre mode littéraire qui permet de recréer le monde voire en créer de nouveau. Éric Geoffroy dans son livre Un éblouissement sans fin nous dit :
« Comment expliquer par les mots les poèmes les plus beaux, les musiques les plus harmonieuses, ces instants fugitifs qui foudroient tout être ayant ressenti les brulures de l’amour. C’est cela et rien d’autre que les maîtres soufis ont exprimé dans leur Diwan (œuvre) ». Ce qui importe à travers ces œuvres, c’est la foi qui éclaire, qui affermit vers le « matriciel » source divine de toute paix et miséricorde. Faisant fi d’une foi idéologisée, identitaire, figée dans l’imitation, asservie à la coutume, cette coutume qui paralyse l’esprit et l’enferme dans la peur. Il y a un prix à payer qui consiste à immoler son orgueil, à aimer pour les autres ce que l’on aime pour soi

Voici ce que les maîtres d’éveil, ces sentinelles de la conscience, viennent rappeler, afin que le fil de la Présence divine, si mince soit-il, ne se rompe. Ces grands maîtres tentent de redonner à l’humain sa grandeur et son sens à travers les écrits qu’ils nous ont laissés.

Quand nous avons les sens en éveil, la poésie crée à l’évidence des « chocs esthétiques », elle permet au détour d’un mot, d’un vers de révéler l’humanité qui est en nous. La poésie a ceci de miraculeux qu’elle nous permet l’espace d’un instant de faire disparaître notre individualité dans un tout, dans cette Unité retrouvée.Ces fulgurances sont autant de germes plantés dans le cœur de l’homme ou de la femme pour leur élévation dans le champ spirituel et quand ces germes s’épanouissent dans notre être, nous observons que c’est dans l’échange avec l’Autre que nous existons. « L’absence d’autrui me prive d’existence » disait Hannah Arendt.

Comment ne pas être profondément bouleversé par les poètes à travers les écrits qui nous ont été transmis ? Hafez, poète persan du 13ème siècle, qui imagine crier son amour pour le divin jusque dans la tombe « Quand le vent, qui est ta création mon Dieu, souffle sur ma tombe de désir je déchire mon linceul »

Comment ne pas s’interroger sur la création divine et sur la capacité créatrice de l’Homme quand Mohamed Iqbal écrit :

Vous avez créé la nuit, moi j’ai fait la lampe pour l’éclairer
Vous avez créé la terre, moi j’en ai façonné de belles coupes
Vous avez créé les déserts, les montagnes, les plaines arides
Moi, j’ai créé de riches vergers, des bosquets, des jardins
C’est moi qui ai extrait du poison l’élixir précieux
Dans ces vers, Mohamed Iqbal reconnaît la primauté et la prééminence de Dieu dans la création mais il nous fait réfléchir sur notre capacité à ne pas être prisonnier d’une « fatalité divine ». A chaque création de Dieu, l’homme est capable d’agir sur le monde. Il s’agit d’un hymne à la liberté de l’homme, mais aussi un refus de l’orgueil d’une société qui a cru avoir oublié la transcendance.

Et c’est à travers l’écrit qu’il nous le dit.

Comment ne pas réfléchir quand Ibn Arabi, ce grand maître, nous parle de la fatuité humaine :

Quand disparaît ce qui n’a jamais existé
Et que perdure ce qui n’a jamais cessé d’être
Disparaissent nos vies remplies de petitesses et perdure la Face de Dieu de toute éternité et l’amour comme errance absolue.
Ou Omar Khayam qui écrit
Avant notre venue, rien ne manquait au monde
Après notre départ, rien ne lui manquera

Et Jalal Eddine Rumi, que nous appelons Mawlana notre maître, sur la valeur d’une vie humaine :

Un instant de la vie de l’homme a la valeur d’une vie
Un seul de ses cheveux qui tombe vaut un trésor
Et c’est aussi un homme celui qui montre, par ses paroles
Que de ne pas le voir, c’est perdre un royaume

Comment ne pas voir cet appel vers le divin dans le « Dialogue des Oiseaux »de Attar, cet érudit persan de tradition soufie. Ce long poème ou chaque distique appelle une image, éveille la pensée, sollicite les sens. « Le langage poétique atteint le cœur de celui qui sait l’écouter » nous dit, Leili Anvar, la traductrice de ce monument de la littérature mystique musulmane qui demande qu’on oublie ses repères et qu’on accepte le voyage vers LUI.

Comment ne pas voir la poésie comme dialogue des spiritualités dans ce poème d’Ibn Arabi extrait de « L’interprète des désirs »

Mon cœur est devenu capable
D’accueillir toute forme.
Il est pâturage pour gazelles
Et abbaye pour moines !
Il est un temple pour idoles
Et la Ka’ba pour qui en fait le tour,
Il est les tables de la Thora
Et aussi les feuillets du Coran !
La religion que je professe est celle de l’Amour.
Partout où ses montures se tournent
L’amour est ma religion et ma foi.

Comment ne pas être sensible au Cantique des Cantiques?
Comment ne pas être sensible au verset La lumière dans le Coran?

J’emprunte à Massignon ces mots qu’il utilisait pour la foi. Comment ne pas sentir que certaines œuvres« se font mémoire où l’Homme retrouve sa vocation éternelle de croyant où elle la lui fait lire pour l’énoncer en une langue ordonnée et construite où elle lui fait prendre conscience de sa vocations primordiale »

Alors oui, l’écrit, la littérature non seulement aide au dialogue des spiritualités mais la très belle littérature est dialogue entre les spiritualités car tout ce qui monte converge.

Et enfin une conclusion plus politique : Le politique doit avoir le souci de ne pas laisser passer les théologiens du marché pour que circulent et soient accessibles à tous, les merveilleuses œuvres de l’esprit afin que par leur résonance elles entrent en dialogue.

Bariza Khiari

Bariza KhiariSénatrice de Paris (Ile de France), Bariza Khiari a été élue en 2004, réélue en 2011, et siège dans le groupe « Socialistes et Républicains ». Elle a été dans des fonctions antérieures vice-présidente du Sénat, membre de la Délégation aux droits des femmes et à l’égalité des chances entre les hommes et les femmes et conseillère d’arrondissement de Paris. Elle a également siégé au Comité national de réflexion et de propositions sur la laïcité à l’école (2002-2005), et a été déléguée départementale de l’Education nationale.

 

 

 

 

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