Eminences, Excellences,
Messieurs les Présidents,
Mes chers collègues,
Mesdames et Messieurs,

Permettez-moi d’ouvrir mon propos par la bénédiction traditionnelle que l’on récite lorsque l’on vit un moment mémorable.

Loué sois-Tu Eternel, notre Dieu, Roi de l’univers, qui nous a fait vivre et nous a fait atteindre ce jour, admirable entre tous.

En effet, j’ai conscience de voir un rêve se réaliser sous mes yeux. En 1968, après les décisions politiques déniant à Israël le droit à l’existence et la possibilité de négociation et de coexistence pacifique, je m’étais promis d’œuvrer dans toute la mesure de mes moyens pour que les hommes de religion relèvent le défi et suppléent l’absence de volonté et de fraternité des politiques de tous bords. Ce rêve, je l’ai porté durant trente-six ans. Notre rencontre entre imams et rabbins montre bien que nous étions quelques-uns à avoir raison d’espérer envers et contre tout.

Je voudrais donc remercier solennellement tous ceux qui ont permis l’événement auquel nous participons ce soir.

En tout premier lieu, je voudrais, exprimer ma gratitude à Sa Majesté Albert II, Roi des Belges, pour nous avoir accueillis dans votre beau pays où règne la conviviance. Vous êtes à l’image d’Abraham auquel se rattachent toutes les religions monothéistes, en vous inspirant de la vertu fondamentale qui caractérisait le Patriarche, celle de l’hospitalité. Merci, Majesté, respectueusement, de nous accueillir tous ici, ce soir.

Je voudrais dire au Commandeur des Croyants, Sa Majesté Mohammed VI, Roi du Maroc, qui s’est inspiré de l’exemple illustre de son vénéré père, Sa Majesté Hassan II, fondateur et Président du comité Al Qods, toute notre reconnaissance pour avoir accepté de prendre sous son haut patronage notre rencontre internationale. Nous espérons que le chemin que nous allons parcourir ensemble sera béni par Dieu et portera des fruits.

Je voudrais dire merci, un immense merci, à tous les hommes et toutes les femmes qui, par leur ouverture d’esprit et de cœur, ont généreusement permis l’organisation de notre congrès. Je sais tout ce que nous leur devons et nous prions Dieu qu’Il les récompense au-delà de leur générosité et de leur volonté d’apporter leur aide et leur contribution à la recherche de la paix.

Rien n’aurait pu avoir lieu ce soir, n’était le dévouement sans limites de l’équipe d’Hommes de Parole, et en tout premier lieu, notre éminent ami, Alain Michel. Il faut avoir vu cette équipe à l’œuvre, avec une foi qui transperce les montagnes, pour imaginer tout ce qu’il a fallu faire pour que notre rêve commun puisse se réaliser. Selon la bénédiction de Boaz à Ruth, que le Seigneur vous récompense selon tous vos mérites.

Enfin, vous tous, mes chers collègues, nous attendons avec impatience vos multiples interventions : elles marqueront l’intérêt que vous portez à la recherche sincère et profonde de la paix et de l’amour entre toutes les créatures de Dieu.

Mesdames et Messieurs,

Le Judaïsme mondial célèbre en 2005 le 900ème anniversaire du rappel à Dieu du plus grand exégète juif de la Bible et du Talmud de tous les temps, Rabbi Chelomo Ishaqi, Rachi, dont les enseignements restent d’actualité depuis neuf siècles. Or, selon la tradition rabbinique, lorsqu’un problème grave se pose à un rabbin, il se doit de consulter les Maîtres du Judaïsme. C’est ce que je voudrais faire ce soir, en étant conscient de l’honneur qui m’échoit de prendre la parole en cette séance d’ouverture de notre colloque international.

Dans le traité talmudique Sanhedrin, figure l’enseignement suivant. Rabbi Yohanan (rabbin de la seconde moitié du 3ème siècle), disait : « Je souhaite que le Messie vienne, mais je ne voudrais pas assister à sa venue ». Son disciple et collègue, Simeon fils de Laquish, l’interpella en ces termes : « Pour quelle raison ne souhaites-tu pas assister à la venue du Messie ? Est-ce parce qu’il est dit dans l’Ecriture que la situation sera dramatique et que tu te compares à un homme fuyant un lion, qui se retrouve face à un ours et, arrivant sain et sauf à la maison, s’appuie au chambranle de la demeure et est piqué à ce moment-là par un serpent venimeux ? »

Rabbi Yohanan resta silencieux. Quant à moi, je pourrais dire que notre époque qui a vu se dérouler les horreurs de la Shoah et du Goulag et n’a pas eu le bonheur de voir l’arrivée du Messie subit des événements d’une violence analogue.

Mais reprenons le texte talmudique. Le Rabbi ajoute : « Peut-être es-tu interpellé par un autre verset de l’Ecriture : Interrogez autour de vous et prenez conscience de l’événement extraordinaire qui nous arrive : a-t-on jamais vu un homme, les mains sur les hanches comme une femme en travail, alors que les visages des assistants sont saisis de pâleur extrême ?

Et le Talmud s’interroge : que signifie l’expression : A-t-on jamais vu un homme ? Rabba bar Isaac enseigne : « Il s’agit d’un euphémisme pour désigner Celui à qui appartient la force», c’est-à-dire Dieu. Quel est le sens de l’expression : tous les visages sont saisis de pâleur extrême ? Rabbi Yohanan reprend alors son enseignement : « Il s’agit, toute révérence gardée, de la famille céleste et de la famille terrestre. En d’autres termes, le Saint-Béni Soit-Il. Ce dernier Se demande : Ces hommes sont l’œuvre de Mes mains et ceux-ci sont également l’œuvre de Mes mains. Comment pourrais-Je chasser les uns pour installer les autres ? » Rav Pappa enseigne à son tour : « C’est ce qu’exprime le proverbe populaire : lorsque le taureau court dans les marécages et trébuche, le maître place le cheval dans ce qui était jusqu’ici l’enclos réservé au taureau ».

Heureusement que Rachi vient à notre secours pour nous expliquer ce passage difficile. Voici le commentaire qu’il nous livre : Lorsque le taureau court et trébuche, le Maître transforme l’enclos en écurie et y place son cheval. Certes, Il n’avait pas l’intention d’agir ainsi avant la chute du taureau car Il éprouvait à l’endroit de ce dernier une particulière dilection. Mais celui-ci avait désobéi… Aussi, lorsque le taureau guérit de sa blessure, aujourd’hui ou dans un futur proche, il devient difficile pour le Maître de chasser le cheval –qui désigne dans la typologie biblique Ismaël- afin d’y réintégrer le taureau –qui désigne Israël- et en faire à nouveau une étable. Ainsi, le Saint-Béni Soit-Il, lorsqu’Il contemple la destruction d’Israël, permet à des Gentils de s’installer à leur place mais lorsque Israël fera pénitence et obtiendra la rédemption, il deviendra difficile pour Dieu de chasser les Gentils pour redonner à Israël la place qui fut la leur.

Je crois que ce commentaire de Rachi est prophétique. Il résume en quelques phrases la problématique qui va être au centre de nos débats durant les trois jours qui s’annoncent. En effet, la terre de la Promesse a été dévolue à Israël depuis le temps des Patriarches et cela, sans contestation aucune de la part des nations. Mais, après la destruction des deux Temples et le départ en exil des enfants d’Israël, elle a été occupée durant de longs siècles par des Gentils. Certes, quelques communautés juives n’ont jamais cessé de vivre en terre d’Israël mais la plus grande partie du peuple en avait été chassée après la destruction du royaume de Juda en –586. Le retour de captivité s’est effectué sous la conduite d’Ezra soixante-dix ans plus tard avec la reconstitution de la Judée indépendante ; en 70, eut lieu la destruction de l’Etat juif par les Romains et un nouvel exil s’ensuivit.

A la fin du 19ème siècle, survint le retour des Juifs à Sion, approuvé par la majorité des nations du monde et confirmé à l’occasion d’un vote célèbre où l’ONU prit la décision de partage de la Palestine. Ainsi donc, voici que les descendants des Judéens martyrisés, eux-mêmes juifs, en grande partie survivants de la Shoah, sont revenus en nombre dans le pays dont ils avaient rêvé pendant deux mille ans, en récitant constamment le verset du Psaume CXXXVI : Si je t’oublie Jérusalem, que ma droite m’oublie.

Mais, contrairement à certains penseurs de la première moitié du 20ème siècle, la Palestine n’était pas une terre sans habitants pour un peuple sans terre. Il y avait sur la terre de Palestine des juifs, des musulmans et des chrétiens qui y vivaient depuis longtemps, en tous cas depuis le 19ème siècle.

Rachi, commentant le texte talmudique, souligne l’extrême difficulté pour Dieu de trancher. L’analyse qui s’impose à nous, ici réunis ce soir, c’est qu’il nous appartient, à nous, hommes de religion, d’aider Dieu à trouver une solution, basée précisément sur l’imitation de la miséricorde divine. En d’autres termes, il faut faire accepter et mettre en pratique ce que l’ONU voulait déjà imposer en 1947 : le partage de la terre de la Promesse en un Etat juif et un Etat arabe. Cela implique pour les uns et les autres une reconnaissance mutuelle. Yasser Arafat avait explicitement reconnu le droit à l’existence d’Israël en déclarant caduque la charte de l’OLP qui prônait jusque-là la destruction de l’Etat d’Israël en tant qu’Etat juif. Malheureusement, son engagement n’a pas été tenu et la suite des événements a été dramatique, pour les uns et pour les autres.

De leur côté, les Israéliens ont réaffirmé solennellement le droit des Palestiniens à un Etat : le Parlement israélien a voté dans ce sens, sur proposition du Premier Ministre décidant de se retirer dans les prochains mois de la Bande de Gaza et de certaines implantations au nord de la Samarie, affirmant avec force, à la suite du regretté Premier Ministre Ishaq Rabin, que le peuple juif ne pouvait pas accepter durablement une situation qui faisait de lui le dominateur, sur le même territoire, d’un autre peuple.

Bien sûr, les habitants arabes et juifs de la Cisjordanie vivent des moments difficiles. Les uns avaient cru aux promesses fallacieuses de leurs dirigeants en 1948 leur faisant miroiter l’idée qu’une fois les « sionistes » jetés à la mer, il occuperaient leurs biens et leurs maisons. Les autres, après les trois non de Khartoum en 1968, rejetant les possibilités de reconnaissance d’Israël et de paix au Proche-Orient, se sont installés progressivement dans des territoires chargés d’histoire et de sainteté, y ont bâti leur maison et leur avenir. Ils doivent aujourd’hui quitter ce qu’ils considèrent comme le pays de la Promesse et repartir encore pour recommencer ailleurs une nouvelle vie, même si cet ailleurs est en Israël. Notre rôle est d’aider les uns et les autres à surmonter leurs souffrances et leur angoisse, et non pas de verser de l’huile sur le feu.

Mes chers collègues,
Mesdames et Messieurs,

L’un des enseignements fondamentaux du livre de la Genèse est la nécessité d’établir l’amour fraternel entre les fils d’Adam. Toute l’histoire qui va de l’assassinat d’Abel par son frère aîné, Caïn, jusqu’au départ des fils de Jacob vers l’Egypte où ils seront rapidement réduits en esclavage, est une longue suite d’échecs de l’amour indispensable entre frères. Caïn a assassiné Abel et, pratiquement à chaque génération, nous assistons à une haine inextinguible entre frères humains : Sem et Japhet contre Cham ; Ismaël et Isaac ; Jacob et Esaü ; Joseph et ses frères… Il faut attendre le couple Moïse/Aaron au début du livre de l’Exode pour voir une fratrie en paix, au service de Dieu et des valeurs éternelles de la Torah, comme l’exprime admirablement le verset de l’Exode : Voici que ton frère Aaron le Lévite vient à ta rencontre. Il te verra et se réjouira en son cœur. Seul Dieu qui sonde les cœurs et les reins peut affirmer qu’Aaron éprouve une joie infinie à l’idée que son frère Moïse a été choisi par Dieu comme Rédempteur du peuple d’Israël et comme l’envoyé chargé d’enseigner et de mettre en pratique la Torah.

Nous, rabbins et imams, solennellement réunis ici ce soir, devons reprendre la problématique de la confrontation permanente entre fils d’Abraham afin d’aider à mener à bien la Rédemption de l’humanité tout entière. En effet, comme l’enseignent les rabbins, de même que la violence est contagieuse, la paix l’est également et c’est de la paix de Jérusalem que sortira la paix du monde. Alors se réalisera la prophétie de Zacharie : Exulte et réjouis-toi, fille de Sion. Voici, J’arrive vers toi pour résider en ton sein, oracle du Seigneur. Nombre de nations se rallieront au Seigneur ce jour-là et elles deviendront Mon peuple. Je résiderai au milieu de toi et tu sauras ainsi que le Seigneur Sebaot m’a envoyé vers toi. Le Seigneur résidera au sein de Son peuple Juda sur la Terre Sainte et Il fera de nouveau le choix de Jérusalem. Que toute créature fasse silence en présence du Seigneur lorsqu’ Il surgira de Sa demeure sainte !…

Préparons-nous à ce jour merveilleux –et si nous le voulons, il est tout proche- où Jérusalem redeviendra la capitale de la Paix, de la vérité, de la justice, de l’amour, de la fraternité et de la sainteté.

Mesdames et Messieurs,

Notre colloque a lieu huit jours après l’immense catastrophe qui a frappé le Sud-Est de l’Asie. Le nombre de victimes se compte par centaines de milliers et les responsables internationaux craignent le développement de maladies contagieuses gravissimes.
Nous tous, adeptes des religions monothéistes, prions le D.ieu de miséricorde qu’Il ait pitié de toutes ces victimes innocentes et qu’Il aide l’humanité à faire face à ses devoirs fondamentaux de compassion et de charité. C’est cette notion de charité que nous appelons en hébreu la tsedaqa, c’est-à-dire le respect de la justice.

Grand Rabbin René-Manuel Sirat
Vice-Président de la conférence des rabbins européens

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