A l’occasion du décès de Pierre Labadie, plusieurs de ses proches, qui l’ont côtoyé au sein du comité directeur de la Fraternité d’Abraham, ont souhaité lui rendre hommage dans nos colonnes. Nous publions ici les témoignages de Jean Corcos, de Nicolas Rabaté et de Vincent Pilley, avec celui du président de la Fraternité.

De Michel Rostagnat, président de la Fraternité d’Abraham

Pierre Labadie s’est éteint le 6 mai 2026 à Paris, à l’âge de 90 ans. Nous pleurons un homme d’une grande conscience morale que pendant trente ans, en sa qualité de secrétaire général de la Fraternité d’Abraham, aux côtés des présidents Gildas Le Bideau, puis Edmond Lisle et enfin Michel Rostagnat, il mit au service du dialogue des croyants.

Dans le souvenir de Ping, veuve d’Edmond Lisle, son mari, qui avait fait sa connaissance en 2003 dans la perspective d’une coopération de l’association des grandes Ecoles d’ingénieurs parisiennes avec l’association Professeurs sans frontières dont Pierre était alors secrétaire général, reconnaissait en lui un ami « efficace, bien organisé, modeste, pas prétentieux » : un compagnon précieux au service de leur mission.

Au sein de la Fraternité d’Abraham, Pierre aura été l’infatigable gardien d’une exigence de rigueur dans la fidélité aux intuitions de ses pères fondateurs. Quand le séisme du 7-octobre ébranla ses rangs, il mit tout son poids pour qu’elle veille à ne pas importer dans notre pays la haine qui commençait à s’y manifester sans pudeur et à ce que notre vieux continent reste le témoin de la vertu de la coexistence pacifique des communautés. A la tête de la publication de la revue de l’association, qui aura été depuis sa création jusqu’aux premiers jours de cette année le vaisseau amiral de sa parole publique, il y veilla jusqu’au bout de ses forces.

Volontiers sceptique quant à la contribution des religions à la paix, il avait néanmoins gardé, de son enfance et de la foi catholique fervente reçue par son père au cours de sa captivité en Allemagne, une généreuse sympathie pour ses contemporains quels qu’ils soient.

Il y a trois ans, Pierre a laissé, en mémoire de ses premières années, un petit livre, Souvenirs d’un enfant sage. Il y convoque la mémoire de camarades comme Laurent Terzieff et ceux auprès desquels il découvrit le plaisir « d’entraîner, de convaincre, d’organiser » qui devait le guider au cours de sa carrière de dirigeant. Il y salue celles de ses professeurs comme Roger Ikor, prix Goncourt, et du peuple de Paris célébrant la libération de la capitale le 26 août 1944. Il y rend un « tendre hommage » à ses deux parents unis par un amour dont le déchirement de trois années de séparation durant la captivité de son père n’aura jamais eu raison.

La Fraternité d’Abraham s’incline à sa mémoire, confiante en les fruits que le témoignage de sa vie saura faire mûrir dans le cœur de sa grande famille et de ceux qui l’ont aimé.

De Jean Corcos : Pierre Labadie, souvenirs en hommage

La disparition de Pierre, après celle d’Edmond Lisle notre regretté président il y a trois ans, représente pour moi toute une page qui se tourne. Je revois encore comme si c’était hier les premiers mois passés dans le bureau de l’association que j’avais eu l’honneur de rejoindre en qualité de vice-président à l’initiative d’Edmond : c’était en 2012. Me revient aussi le souvenir d’un premier déjeuner avec lui et Jean-Claude Lalou, mon prédécesseur comme « représentant la communauté juive ». C’était un bien grand honneur, et je ne savais pas alors comment m’en débrouiller. Les deux m’ont présenté la Fraternité et ses activités. Je me souviens combien Pierre m’avait mis à l’aise par sa façon, claire et directe, de présenter les choses.

Vint tout de suite « mon travail d’initiation » qui consista à coordonner un épais numéro spécial de notre revue, qui parut en octobre 2013 sous le titre « Education, Religion et Société ». Ce travail, consistant à demander à plusieurs plumes extérieures d’aborder le sujet par tous ses aspects, demandait rigueur, méthode et diplomatie ; et je compris très vite pourquoi j’allais me sentir tellement à l’aise à travailler avec lui. Je le devais à notre culture commune d’ingénieurs ; mais surtout à son sens du management acquis dans sa vie professionnelle, qui le mena en particulier à la tête d’un grand groupe d’Assurances, l’UAP.

Je découvris aussi, au fil des réunions du Comité Directeur, combien son efficacité comme Secrétaire Général était précieuse. Il a assuré, pendant la dizaine d’années où j’étais présent, le rôle souvent ingrat de cheville ouvrière de notre revue. Mais il apportait aussi pondération et lucidité, pour cadrer aux côtés d’Edmond Lisle des réunions où parfois les discussions étaient vives. Je me souviens aussi de nos échanges téléphoniques, dont la raison était souvent pratique pour la bonne gestion de l’association ; mais qui dérivaient parfois aussi sur des faits d’actualité. Et, hélas, celle-ci a été et reste souvent agitée en dehors de la « bulle » préservée de la Fraternité d’Abraham.

Edmond Lisle, mais aussi Roland Burrus, Michel Sternberg, et quelques années auparavant Emile Moatti, autant de figures attachantes auxquelles je pense en rendant hommage à Pierre, qui fut l’ami et de tous. Qu’il repose en paix après avoir tant donné bénévolement, presque jusqu’au bout de ses forces.

De Nicolas Rabaté : L’instant de Vérité

Pierre,

J’eus l’immense bonheur de te rencontrer grâce à un autre cher ami aujourd’hui disparu, et qui m’avait suggéré de rejoindre la Fraternité d’Abraham dont tu étais déjà le Secrétaire Général. J’ai tout de suite été séduit par les qualités humaines, morales et spirituelles qui imprégnaient l’ensemble des acteurs de cette association. J’y trouvais une qualité de parole et d’écoute que, je crois, n’avais jamais vue ailleurs, et avec brio tu savais réguler ou relancer les échanges afin de garder le cap des objectifs retenus. Tu fus très proche de notre regretté précédent Président, et tous les deux vous formiez un duo formidable.

Puis, animé par le désir d’action qui me caractérise, je me vis confier des missions importantes, et c’est alors que nous avons été amenés à collaborer activement, avant qu’une amitié naisse. Au-delà des nombreuses séances de travail, nous avons commencé à nous voir régulièrement, et avions des échanges sur de nombreux sujets dans un intérêt mutuel : lectures, musique, sciences, état du monde, voyages, nature, histoire, géographie, technologie, jeunesse, etc.

L’un et l’autre prenions soin de nous parler régulièrement, et c’est par un vigoureux : « Bonjour Nicolas, comment vas-tu ! » que débutaient nos conversations. Et c’est par un non moins vigoureux « Salut ! » qu’elles se terminaient.

Depuis longtemps déjà tu étais parfaitement conscient du déclin de ton état de santé, et la médecine a su produire quelques miracles pour te donner, à toi et aux tiens, la joie de continuer à être ensemble. Ce fut ma joie bien évidemment. Tu fus une dernière fois hospitalisé, et quelques jours avant ta disparition j’ai eu le bonheur mêlé de crainte de te parler une dernière fois. Une fois de plus, bien qu’affaibli, ta force de caractère et ton acuité intellectuelle intacte étaient au rendez-vous. J’étais en promenade et j’essayais de faire passer la majesté du paysage de la pointe du Groin qui s’offrait à moi et dont tu gardais le souvenir.

Puis tu abordas par ces mots très directs ton « instant de vérité » qui, dis-tu, était bien plus sérieux que tout ce que l’on a pu penser ou faire au cours de sa vie. Je n’en menais pas large. Notre échange s’est terminé par le traditionnel « Salut ! » réciproque — je n’ai osé le compléter par Adieu —, mais l’intonation de ta voix trahissait que tu savais, toi aussi, que c’était sans doute le dernier.

Pierre, je suis triste, très triste. Bien sûr, c’est le fil de la Vie, mais que veux-tu — quand des êtres chers disparaissent, je ne peux m’y faire. La perte de la relation et de l’attention que deux êtres se portent est probablement ce qu’il y a de plus précieux dans l’existence. Merci de nous avoir fait partager des moments à jamais inoubliables. C’est à l’écoute du Requiem de Fauré que je te quitte.

Tu étais un grand Monsieur.

Salut !

De Vincent Pilley : En hommage à Pierre Labadie, disparu en ce printemps 2026

J’ai rencontré la Fraternité d’Abraham en rencontrant des hommes. Des hommes de bien, des hommes de bon. En 2005, je rencontrais Pierre Labadie, déjà Secrétaire Général, à l’Assemblée Générale. Je l’ai vu soutenir le président d’alors, Gildas Le Bideau, et soutenir toute l’association, par la qualité avec laquelle il s’attachait à assurer les rouages de l’association. Un travail considérable, dans l’ombre, sans jamais tourner la lumière sur ses efforts. Avec Claudine Frand, comptable, ils formaient un duo discret, solide, dédiée à faire vivre l’association dans ses étapes essentielles.

J’aurai donc vu pendant plus de vingt ans cet homme discret, élégant, doué d’une juste et subtile attention aux autres. Homme sérieux, bienveillant. A l’écoute, ouvert aux pensées diverses et cherchant à trouver les dénominateurs communs de cette fraternité qu’il fabriquait, si j’ose dire, avec une étonnante simplicité. Je crois pouvoir dire qu’il avait été heureux de m’accueillir, sur la base des liens d’amitié que j’avais tissés avec quelques piliers de l’association, car j’étais issu d’une tradition différente, le bouddhisme, et comme feu le président Edmond Lisle le rappelait souvent, c’était bien le souhait d’André Chouraqui de voir se réunir des personnes de toutes traditions religieuses et spirituelles.

Touché par son engagement indéfectible pour soutenir l’objet de la Fraternité d’Abraham, j’ai proposé ma candidature à la fonction de secrétaire général. Il m’a aussi et surtout invité à oser le faire. Pierre était un homme d’engagement, un homme d’honneur. Il m’a beaucoup aidé, ayant préparé avec soin la passation des nombreux dossiers. Je peux dire ici qu’il a mieux fait pour moi ce que j’ai réussi à faire ensuite dans ma fonction.

J’ai eu l’occasion de déjeuner avec lui à plusieurs reprises. Il était un homme simple et droit, intègre. Un véritable humaniste en action. Nous étions spontanément sur la même longueur d’onde. J’ai été touché lorsqu’il m’offrit le livre qu’il écrivit en tant que grand-père, en pensant au temps long, celui de ses petits-enfants qu’il aimait tant.

La disparition d’une personne aimée est toujours une épreuve qui interroge les fondements de nos croyances. Quelle est donc cette vie qui est là et qui disparait ? Mais en fait, disparait-elle vraiment ? La vision bouddhique de la vie est celle de la vie et de la mort, deux phases inséparables d’une même réalité ultime de tous les phénomènes de l’univers. Il existe une belle image, celle de la vie manifeste comparée à une vague qui se distingue sur l’océan, puis disparait de nos yeux lorsqu’elle se fond dans l’océan lui-même.

Pierre était heureux de savoir, quelques jours avant sa mort, que nous préparions l’AG avec entrain et que nous étions rejoints par quelques nouvelles personnes motivées pour agir.

Bien que pressentant la fin de sa vie, il est resté le même, homme digne. Homme de valeur.  Jamais je ne l’oublierai.

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