La Fraternité d’Abraham a offert le 25 novembre une des plus émouvantes soirées que l’on pouvait imaginer, surtout moins de deux semaines après les terribles attentats de Paris. En effet, notre invité et grand témoin était Georges Loinger, un des fondateurs de notre association et sans doute le doyen, puisqu’il a fêté cette année ses 105 ans. Survivant de la résistance juive sous l’Occupation, il est d’abord pour notre époque un témoin précieux, à la fois de la montée du nazisme, des horreurs qui ont suivi et de la victoire qui a libéré le monde de ce fléau.

Après une présentation de la soirée par notre Président, Edmond Lisle, notre invité a pris la parole. S’exprimant debout, sans notes et pendant un long moment, Georges Loinger nous a d’abord parlé de ses années de jeunesse, quand il allait acquérir deux atouts précieux pour ses années de lutte : des études d’ingénieur devaient lui donner un sens pratique de l’organisation ; grand sportif né dans une famille juive alsacienne, il fut un nageur émérite, qui franchissait le Rhin à la nage : une capacité étonnante, qui lui permit plus tard de fuir son Stalag où il était prisonnier, en franchissant cette fois le Doubs à la nage !

Comprenant parfaitement l’Allemand, il nous raconta combien il fut vite conscient du danger hitlérien, et combien il fut déçu par l’accueil du Consistoire au début des années 30, alors que le Judaïsme français n’était pas du tout conscient des menaces. A la veille de la Guerre, il fut sensible très tôt au sort des enfants juifs réfugiés d’Allemagne, alors hébergés dans des maisons appartenant à la Baronne de Rothschild. Prisonnier de guerre, il s’enfuit de son Stalag pour retrouver son épouse en janvier 1941. Avec le soutien du dirigeant de l’OSE (« Œuvre de secours aux enfants »), et alors qu’il fut très vite tout à fait conscient des périls, il permit le sauvetage de plusieurs centaines d’enfants juifs, convoyés jusqu’en Suisse à travers les Alpes.

Georges Loinger nous a dit combien, malgré les épreuves et les drames, il a conservé son amour du pays natal : « non, la France n’a pas trahi ; la France officielle oui, mais pas le peuple, qui a permis de mettre à l’abri tous ces enfants juifs, dont la vie fut sauvée ».

Il a évoqué ensuite son soutien au tout jeune Etat d’Israël qui devait naître en 1948, et dont il représenta pendant longtemps la compagnie maritime ZIM. Ayant connu après la Guerre le Père Michel Riquet, lui même résistant déporté et un des quatre « pères fondateurs » de la Fraternité d’Abraham, il organisa ainsi des croisières et de pèlerinages vers la Terre Sainte.

Nous avons eu l’honneur d’avoir pour cette soirée la présence du Grand Rabbin de France Haïm Korsia, qui connait bien Georges Loinger et sa famille, puisqu’ils viennent régulièrement à la Synagogue de la Victoire lors des offices des Shabbats. Prenant la parole à son tour, il devait rappeler l’importance « des anciens » et de leurs témoignages dans le Judaïsme. Comme il devait le souligner, par sa vie, ce héros de la Résistance « a toujours eu un temps d’avance sur ce qui est arrivé ». Ce qu’il a fait démontre aussi « que l’on peut changer l’Histoire ».

La soirée se termina pas la projection d’un film inédit, réalisé par notre ami Emmanuel Chouraqui à partir d’extraits de documentaires datant de 1978. Nous avons pu voir ainsi sur l’écran, dans des images d’époque, Georges Loinger, le Père Michel Riquet, et Jacques Nantet, lui aussi un des fondateurs et premier Président de notre association. Nous étions à l’époque dans les mois qui suivirent le voyage historique du Président Sadate à Jérusalem, avec sans doute plus d’optimisme qu’à l’époque actuelle. Mais les idéaux, rappelés par le R.P Riquet n’ont pas changé : les trois grandes religions monothéistes se réfèrent à un Patriarche commun, Abraham ; Abraham « soumis à Dieu », et il rappelait dans cette interview que cette soumission partagée fut évoquée par Sadate, lors de son discours historique devant la Knesset.

Cette soirée, si riche en émotions, fut enfin marquée par la présence de représentants des principales spiritualités partagées dans la Fraternité d’Abraham : une forte délégation musulmane, avec notre Vice Président Abderrahmane Belmadi; Djelloul Seddiki, membre de notre Comité Directeur, accompagné d’un groupe de jeunes étudiants de l’Institut Ibn Ghazali ; Radia Bakkouch, nouvelle Présidente de l’Association de jeunes « Coexister ». Mais étaient aussi présents, naturellement, le Père Pascal Roux, également Vice Président de l’association ; notre Secrétaire Général, Pierre Labadie ; notre ami Vincent Pilley, représentant les Bouddhistes ; ainsi qu’un grand nombre de membres ou amis de la Fraternité.

Jean Corcos

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