L’existence d’une Fraternité d’Abraham rassemblant des croyants d’horizons divers se justifie d’autant plus que nous constatons, malheureusement, que nous continuons à vivre dans une société où les tensions s’organisent autour du fait religieux. Vue de l’extérieur, la religion apparait comme un facteur de divisions qui ruine les possibilités du vivre ensemble. Que ce soit sur des questions sociales en débat ou sur des sujets de sécurité, la religion peut être perçue comme un motif de crispation et une source de clivage. Face à cela, le principe d’une fraternité d’Abraham semble être une réponse bien adaptée : en nous reconnaissant tous enfants de ce père des croyants, une fraternité s’impose qui nous rend solidaire de fait. Une Fraternité d’Abraham peut offrir un visage pacifié à ceux qui accusent les croyants d’être la raison des tensions et des conflits qui conduisent au tribunal pour des procès destinés à réprimander les violations de la laïcité, voire à condamner des violences contre les biens et les personnes. Toutefois, l’existence de la Fraternité d’Abraham ne suffit pas à neutraliser ces phénomènes. Est-ce un problème de communication ? Est-ce parce que la Fraternité est peu visible et donc insuffisamment présente dans l’espace public pour avoir un impact réel sur les comportements ? C’est une explication. Mais elle est insuffisante.

Ceux qui composent la Fraternité d’Abraham

Outre le fait qu’elle est méconnue, ses membres ne sont pas ceux qui apparaissent régulièrement dans les médias ; ils ne sont pas non plus les représentants officiels des cultes qui, eux, se réunissent au sein de la Conférence des Responsables de Culte en France. La non représentativité est une donnée à prendre en compte dans la mesure où l’époque offre une place prépondérante aux leaders d’opinion que l’on retrouve sur les réseaux sociaux, dans les médias traditionnels, et qui impriment leur convictions et réactions à ceux qui les suivent et en font leurs maîtres à penser. De ce point de vue, les journalistes sont assez suiveurs des « bons clients », ces penseurs religieux ou penseurs du fait religieux qui passent bien à la télé ou ont une plume bien trempée. Peu importe qu’ils soient enracinés dans une communauté réelle pourvu qu’ils soient médiatiques, que leur voix soit singulière et fasse du bruit médiatique. Si notre fraternité n’est composée ni de représentants officiels, ni de leaders d’opinion, il y a peu de chances qu’elle soit audible ou qu’elle puisse améliorer la situation actuelle.

Les défis internes

A la question de la composition de la Fraternité, et notamment de ceux qui s’expriment en son nom, s’ajoute des défis constitutifs au principe de la famille et à la situation religieuse actuelle. Etre frères ne signifie pas la paix automatique. Abel et Caïn d’une part, Esaü et Jacob d’autre part, sont des figures qui nous rappellent que la fraternité peut être le lieu de rivalités et de conflits sanglants. La fraternité ne nous garantit pas des relations pacifiques. Autrement dit, le principe même de la Fraternité d’Abraham ne suffit pas à instaurer une fraternité de fait. Nous pouvons nous reconnaître comme frères et nous vouer réciproquement à la destruction. Il ne suffit pas de relier chaque religion monothéiste à une figure unique pour que s’installe la concorde entre les personnes.

J’ajoute qu’à l’intérieur des communautés des courants se radicalisent et prônent la disparition des autres croyants. Car la référence à Abraham ne va pas de soi : elle est loin d’être communément partagée par nos contemporains. Il y a d’une part celles et ceux qui ne veulent pas entendre parler de ce qui pourrait avoir la moindre connotation religieuse – il n’est pas question pour un non-croyant de se référer à Abraham pour considérer la paix comme une destinée commune. Il y a, d’autre part, les courants intégristes qui rejettent l’idée d’humanisme, considérant que c’est un dévoiement de la religion, une dégradation de la pureté sacrée dont leur tradition se veut la gardienne. Ceux-là peuvent se considérer comme enfants d’Abraham tout en déniant à autrui la qualité de frère. Pour ne prendre que l’exemple du protestantisme qui n’est pas plus pluriel que les autres traditions religieuses, les courants radicaux tentent de s’unir contre les courants libéraux qui considèrent la religion comme une voie d’humanisation pour chacun. Ces courants radicaux conspuent les courants libéraux qu’ils vouent à l’enfer, les considérant comme fils de Satan et autres figures maléfiques. Ceci pour dire qu’il ne nous suffit pas de clamer que nous avons Abraham pour père, il ne suffit pas de redoubler de bons sentiments les uns pour les autres. Se reconnaître dans la figure d’Abraham n’est pas plus efficace que de parler de nos ancêtres les gaulois ou de dire que nous sommes tous descendants d’Adam et Ève.

La foi : être attiré par ce qui est à venir

J’en tire pour conséquence que la figure d’Abraham n’est pas à observer comme une figure du passé qui nous obligerait à faire bonne figure par la force d’un arbre généalogique auquel il faudrait se sacrifier. La figure d’Abraham est un symbole qui, comme tout symbole, donne à penser. Au lieu de porter notre regard sur un passé aussi glorieux qu’inexistant, le récit d’Abraham dessine un horizon qui devient suffisamment attractif pour qu’il mette en mouvement ceux qui le découvrent.

En ce sens, la Fraternité d’Abraham pourrait être la communauté des personnes qui accueillent des promesses et qui les font retentir autour d’eux. La Fraternité d’Abraham pourrait être le porte-parole des promesses qui donnent une perspective commune à ceux qui se sentent saisis par cet appel à la vie. Au lieu d’essentialiser Abraham, nous pouvons voir dans sa trajectoire matière à susciter du désir chez nos contemporain : désir d’exister au lieu de s’en tenir à son quant à soi (Abram quitte ses certitudes pour obtenir une qualité d’être supérieure), désir de se projeter dans un avenir ouvert sur l’infini au lieu d’être dans l’ordre de la répétition (la postérité d’Abram sera comparable aux grains de sable ou aux étoiles), désir d’habiter la terre de manière non-égoïste (puisque la terre est pour ses descendants), pour ne prendre que quelques exemples.

Quelle vocation pour la Fraternité d’Abraham ?

Je repère au moins deux actions que nous pouvons mener et qui seront précieuses pour nos concitoyens. La première consiste à rendre compte des manières par lesquelles l’ensemble de nos traditions répondent à cet appel à la vie. Donner le goût à un avenir partagé, c’est d’abord donner le goût à la vie, cette vie spirituelle dont les croyants savent qu’elle est infiniment plus savoureuse que la routine qui désespère tant de personnes. Raconter ce qui se vit, ce qui se fait, raconter comment l’espérance se fraie un chemin par des rencontres, des actions, notamment celles qui brisent les déterminismes et les fatalités. Être une caisse de résonances des bonnes pratiques, des audaces, de ce que la foi nous rend capables d’entreprendre et qui rendent le monde plus vivables. Ces actions peuvent être faites explicitement au nom de la foi ou non.

La deuxième action consiste à être en mesure de nous interpeler les uns les autres, à interroger nos pratiques, nos prises de positions, nos convictions. N’étant pas responsables de cultes, nous sommes certainement plus libres pour nous mettre en question, pour exercer un esprit critique qui n’est pas un esprit de condamnation, mais d’exploration de la vérité. Ce travail est un travail proprement théologique qui consiste à interroger nos fondements et les conséquences que nous en tirons dans la vie quotidienne. Là encore, je ne considère pas que la théologie consiste à maintenir en l’état un patrimoine parfait pour le transmettre tel quel à la génération suivante. Il s’agit de faire face aux défis actuels, riches de nos traditions spirituelles. Ma lecture de la Bible m’invite à considérer que c’est en conjuguant nos convictions, nos interprétations, nos traductions de l’ultime dans la pâte humaine, que nous sommes en mesure de porter notre vie à son incandescence.

Qu’as-tu fait de ta vocation ? Voilà ce que chaque fils d’Abraham pourrait demander à celui qu’il rencontre. C’est ainsi qu’il pourrait s’en faire un frère.

James Woody

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