LE FIGARO. – Vous venez de rencontrer le pape François, qui vous a confié à quel point la situation internationale l’inquiète. Quels ont été ses propos?

Roger CUKIERMAN. – Le Pape s’est montré très inquiet. «Nous sommes arrivés à la troisième guerre mondiale. Le monde n’en a pas conscience, car les conflits sont dispersés», a-t-il dit après avoir évoqué le sort des chrétiens en Irak. «Comme l’ont été les Juifs, ils sont persécutés, martyrisés, expulsés», s’est-il ému. Avant d’ajouter, à propos de la question palestinienne: «Priez, car seule l’intervention de Dieu peut résoudre le problème.» Notre délégation – une quarantaine de membres du Congrès juif mondial – a été reçue le 17 septembre, peu après la décapitation de l’otage britannique par l’État islamique.

Comment avez-vous réagi?

Le message était très fort. Ce n’était pas rien de l’entendre de la bouche d’un homme bon, gentil, chef de 1,2 milliard de catholiques dans le monde et, se disant peut-être dans sa tête, confronté à l’islam.

La France est aujourd’hui l’une des cibles privilégiées des djihadistes. Comment sa communauté juive affronte-t-elle cette nouvelle menace?

Les Juifs ont le sentiment d’être les sentinelles de la démocratie: quand on nous persécute, c’est très mauvais signe. Nous sommes à l’avant-garde. Ce qui nous arrive arrive ensuite aux autres citoyens. La Deuxième Guerre mondiale l’a démontré. Aujourd’hui, les mêmes commencent par les cibles juives puis s’attaquent aux chrétiens, aux «mécréants»… Bien sûr, il ne s’agit que d’une minorité du monde musulman qui interprète le Coran à sa façon, mais l’immense majorité ne s’exprime pas assez.

La lutte contre l’antisémitisme ne mobilise plus?

Lorsque nous appelons à manifester, seules quelques milliers de personnes défilent… À Paris, comme à Berlin, c’est la même indifférence, comme si la majorité des gens pensait: «Juifs, musulmans, débrouillez-vous entre vous.» Pourtant, l’antisémitisme augmente partout en Europe, et même en Amérique du Sud. En avril, notre appel «Vivons ensemble» a réuni les responsables de toutes les confessions, les partis politiques (à l’exception du PCF et du FN, non sollicité, NDLR). Deux syndicats ont refusé de signer: FO et la CGT…

Vigipirate, sécurité renforcée: le dispositif français parvient-il à rassurer?

Les Juifs trouvent toujours que les autorités n’en font pas assez, mais il faut bien reconnaître que beaucoup d’efforts ont été faits autour des synagogues et des écoles juives. Le vrai risque est celui du repli sur soi. Est-il normal que seul un tiers des enfants juifs fréquentent des écoles laïques? Un autre tiers va dans des écoles juives, le dernier tiers dans d’autres écoles confessionnelles. Et, en Seine-Saint-Denis, plus un enfant juif ne fréquente une école laïque!

Que dites-vous à ces parents inquiets?

Que leur dire quand une épicerie casher et une synagogue sont incendiées? Peut-on leur en vouloir de chercher à protéger leurs enfants et à déménager? Mais cette ghettoïsation est regrettable. La France n’a pas intérêt à voir le sentiment national remplacé par la juxtaposition de communautés.

Et comment réagissez-vous aux départs de Juifs de France pour s’installer en Israël?

Alors qu’elles concernaient un flux régulier de 1500 à 2000 personnes par an, ces «aliyas» ont récemment augmenté. Plus de 4000 Juifs ont quitté la France depuis janvier. «Est-on revenu à l’Allemagne des années 1930?», «Pouvez-vous nous assurer que nous sommes en sécurité ici?» nous demandent ceux qui songent au départ. Nous leur répondons que la sécurité absolue pour les Juifs n’existe nulle part dans le monde, qu’Israël est un pays en guerre. Mais, après tout, ces départs correspondent à l’idéal sioniste de Herzl.

En juillet, à Sarcelles et à Paris, des lieux juifs ont été attaqués, des cris tels que «Mort aux Juifs!» lancés. Un cap supplémentaire a été franchi?

Huit synagogues attaquées en 48 heures, des magasins juifs pris pour cibles! Deux cents personnes enfermées dans une synagogue et la police qui leur disait «Ne sortez pas». Ç’a été la panique, je vous l’assure! J’ai parlé de «Kristallnacht». Tout cela à cause de bandes de voyous inspirés par Mohamed Merah et Mehdi Nemmouche! Ou de jeunes émules de Dieudonné qui, en libérant les paroles de haine, a fait des dégâts considérables. Comment peut-on dire qu’il s’agit d’un conflit intercommunautaire? Pas une seule mosquée n’a été attaquée par un Juif! C’est à sens unique! Ensuite, il a fallu calmer de jeunes Juifs qui nous accusaient de ne rien faire. Des années d’efforts et de dialogue ont été ruinées.

Propos recueillis par Marie-Amélie Lombard, publié dans le Figaro le 24 septembre 2014

 

 

 

 

 

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