Chère, cher ami des croyants en dialogue,

Comment ne pas voir un clin d’œil du Ciel dans la concomitance, en ce début d’année 2026 de l’ère chrétienne, de l’entrée dans le temps de jeûne des chrétiens d’Occident et des musulmans ? Cette concordance rarissime est certes, prosaïquement, le résultat inévitable de la migration du Ramadan à travers les saisons. A raison de onze jours par an, elle l’amène à croiser régulièrement le temps du Carême dont le premier jour, fixé selon la première pleine lune du printemps, demeure quant à lui invariablement arrimé à la fin de l’hiver. Mais comment ne pas voir dans cette rencontre des calendriers une invitation à scruter, non les astres, mais Celui qui les créa et en fit des signes de sa présence ?

Et peut-on voir, dans la diversité de nos traditions religieuses, un même dessein divin ? Invités à revenir à Dieu par le jeûne et la prière, chrétiens et musulmans vivent ou ont vécu ce temps d’épreuve en partage en communauté. Ce partage peut-il déborder le cercle des proches et devenir un trait d’union entre tous ces croyants ?

Nos traditions religieuses respectives nous invitent à prêter attention en priorité à ceux qui se trouvent à nos côtés. Non pour absoudre par avance notre tendance à l’égoïsme et à la paresse, mais par souci de prévenir ces envolées charitables d’autant plus généreuses qu’elles embrassent des causes lointaines sur lesquelles nous n’avons pas de prise et qui, finalement, risquent de ne consumer nos cœurs que comme un feu de paille. Le jeûne porte ainsi notre souci du prochain à la peine. Mais ce faisant, ne risque-t-il pas de nous enfermer dans la contemplation narcissique d’un pauvre construit à notre image, familier et docile ? Le mot partage, comme au demeurant celui de frère, souffre de cette ambiguïté. Si nous ne cherchons que « nos » pauvres, quel témoignage donnons-nous ? Et voulons-nous vraiment témoigner à la face du monde ?
Notre temps semble vouloir cultiver l’égoïsme sacré et ratifier la loi du plus fort. En effaçant de ses horizons le jugement de Dieu ou, pire, en « manipulant le nom de Dieu », péché dénoncé ces jours-ci par le cardinal Pizzaballa, patriarche latin de Jérusalem, il a fait de l’homme sa propre finalité et son propre horizon, disqualifiant ipso facto la gratuité du don de soi à autrui. On en constate les dégâts autant dans le jeu cruel des nations qu’au sein des familles. Le partage avec ses amis est certes un progrès vers une ambition altruiste de nos existences, sans laquelle la vie collective devient tout bonnement impossible. Mais un menu progrès.

En partenariat avec Ensemble avec Marie, la Fraternité d’Abraham a voulu poser un geste de partage qui transcende nos frontières idéologiques. Dans l’esprit du rassemblement interreligieux d’Assise, dont l’ambition du saint pape Jean-Paul II était d’en faire le signe qu’on pouvait se réunir « ensemble pour prier », et selon un format infiniment plus modeste, elle a organisé un dîner de rupture du jeûne de Ramadan dans un haut lieu de la spiritualité chrétienne. Ses chaleureux remerciements vont au Père Éric Morin et à Monsieur Abderrahmane Belmadi, vice-présidents de la Fraternité d’Abraham, qui en ont d’emblée ratifié le projet et ont fourni le lieu des agapes et le menu. Cette lettre fait écho à ce dîner fraternel qui fut introduit par la prière des participants selon leurs liturgies respectives.

Plusieurs amis juifs nous firent ce soir-là l’amitié de leur présence. Nous les remercions. Car tandis que jeûnaient – et partagaient – les chrétiens et les musulmans, le calendrier juif proposait de son côté à ses fidèles plusieurs riches occasions de fêter l’élection du peuple saint : la fête joyeuse de Pourim, en attandant Pessah, dont cette année juifs et chrétiens d’Occident entameront – presque – le même jour les célébrations (Seder le 1er avril, Jeudi saint le 2). Autre coïncidence calendaire, plus banale certes, mais qui ressemble comme la première à un clin d’œil du Ciel !

Le calendrier nous donne donc l’occasion de témoigner en actes simples de notre respect pour ceux qui ne croient pas comme nous. Il met en valeur ce mot de partage, si banal et si galvaudé. Et si, pour aller plus loin, on se demandait ce qu’on a envie de partager ? Car il est une façon de faire qui ne nous coûte guère. Remettre à autrui ce qui nous encombre et dont nous avons à satiété, à l’image de ces cadeaux de Noël encombrants que des sites web nous proposent aujourd’hui de mettre en vente sitôt la fête passée, ce n’est pas un gros effort. Quelle fierté en retirer ? Le secret du vrai partage, au fond, ne serait-ce pas de donner de ce dont nous manquons nous-même : le temps d’un regard, une oreille qui écoute, le respect pour des idées dissidentes… ? Voilà une grande ambition que ce temps de purification, que chrétiens et musulmans vivent séparément mais avec la même volonté de revenir à Dieu, peut susciter.

Facebooktwitterlinkedinmail