Alors qu’elle s’apprête à souffler vaillamment ses 60 bougies, et que la revue trimestrielle qu’elle publie depuis sa fondation tient son dernier numéro avant de se transporter sur la Toile, il nous est apparu utile de revenir sur l’histoire de notre Fraternité d’Abraham.

Ce panorama provient pour l’essentiel de l’exploitation des anciens numéros de la revue trimestrielle Fraternité d’Abraham (en abrégé : FA), publiée pratiquement sans interruption depuis avril 1968.

Une genèse oubliée

La genèse de la Fraternité d’Abraham reste à écrire. L’idée en est venue, aux dires de ses fondateurs, dans les couloirs du concile Vatican II, le jour même de la naissance de la déclaration Nostra aetate (28 octobre 1965), à deux observateurs avisés, le juif André Chouraqui (délégué par René Cassin, président de l’Alliance israélite universelle et prix Nobel de la paix) et le catholique Jean Daniélou, futur cardinal. André Chouraqui raconte : « La Fraternité d’Abraham est née à Rome, Via della Conciliazione, le jour même où le Vatican publiait le document Nostra Aetate à la proclamation duquel j’avais eu l’honneur, venant de Jérusalem, d’être invité. Dans l’émotion de la lecture de ce document historique, nous avions déjeuné ensemble le Père Daniélou et moi-même. Tous les deux, nous avions envisagé les conséquences historiques que devait avoir ce document. Au cours de notre conversation surgit l’idée de la nécessité de compléter nos Amitiés judéo-chrétiennes en y intégrant les musulmans ou en créant une association jumelle spécialement orientée vers l’islam. Dans cette perspective, j’ai obtenu le soutien et l’aide de René Cassin, président de l’Alliance Israélite Universelle. De retour à Paris, le Père Riquet, le regretté Jacques Nantet et feu Hamza Boubakeur, recteur de la mosquée de Paris, se joignirent à nous. »

L’idée était ainsi de témoigner, au sein d’une association de laïcs croyants, de la possibilité et de la valeur d’un partage fraternel. L’Amitié judéo-chrétienne avait certes, sous l’inspiration de Jules Isaac, précédé de près de vingt ans cette intuition. Mais de même que les évêques orientaux présents au concile avaient obtenu que le dialogue de l’Eglise catholique avec les religions non chrétiennes ne se limite pas au judaïsme mais embrasse au moins l’islam, monde dans lequel ils baignaient, de même nos pères fondateurs comprirent-ils qu’ils devaient élargir le spectre de leur audience à l’islam. Le patronage du patriarche Abraham, père des trois religions monothéistes, s’imposait alors naturellement.

Le déclenchement brutal de la guerre des Six-jours, le 5 juin 1967, décida les fondateurs à demander au recteur de la Grande mosquée de Paris, Si Hamza Boubakeur, principale autorité spirituelle de l’islam en France, déjà bien au fait du projet, l’hospitalité pour tenir la manifestation symbolique de fondation de l’association. Celle-ci se tint le surlendemain, mercredi 7 juin 1967, en pleine guerre.

Des pères fondateurs de forte personnalité

André Chouraqui

André Chouraqui

Né en Algérie, formé en France, décédé à Jérusalem en 2007, Natân André Chouraqui est connu pour ses traductions en français de la Bible et du Coran, et pour son élection comme maire-adjoint de Jérusalem où il s’était installé avec son épouse dès 1958.

Comme le rappelait, lors d’un colloque à sa mémoire, un moine bénédictin envoyé par le Bec Hellouin à Abu Gosh avec son aide, André Chouraqui voyait le retour d’Israël en sa Terre promise comme une « résurrection ». Méditant sur la vocation d’Israël, il confessait : « Confronté à sa vocation de peuple du livre, ne désirant, ne pouvant, ni ne voulant fonder un empire ni une religion nouvelle, il aura pour principale mission de devenir promoteur et le gardien de l’Alliance abrahamique, d’amour, de paix et de justice. » Il voyait le dialogue « non pas comme on le dit parfois, une conversation à deux, mais une marche vers la vérité, une pénétration du logos, dia-logos. »

André Chouraqui a publié, en 1969, Lettre à un ami arabe, où il plaide pour la fraternité des fils d’Israël et d’Ismaël sur la Terre sainte. Il fut reçu en 1977 par le pape Paul VI dont il sollicita l’appui en ce sens.

Fortement impressionné sur la fin de sa vie par les spiritualités asiatiques, et notamment le taoïsme, résonant avec certaines intuitions fortes des religions monothéistes (la « voie » / dao 道) et le « nom » / ming 名), il plaida sans relâche pour que les enfants d’Abraham ne s’enferment pas dans un « ghetto monothéiste » : « Le rapprochement de nos sources… (Tao et Tora) … éviterait l’écueil que je redoute : voir juifs, musulmans et chrétiens s’enfermer dans un ghetto monothéiste coupé du reste de l’humanité. Ils rateraient là l’accomplissement du devoir d’universalité que nous commande l’Alliance ainsi qu’une impulsion nouvelle et positive à la redécouverte de leurs textes. »

Son fils Emmanuel a retracé sa vie dans un film, L’écriture des Ecritures, dont le scénario a été écrit par Francine Kaufmann. L’association des amis d’André Chouraqui cultive sa mémoire.

André Chouraqui — L'écriture des Écritures (film d'Emmanuel Chouraqui)
André Chouraqui — L’écriture des Écritures (film d’Emmanuel Chouraqui)

Jean Daniélou

Membre de la Compagnie de Jésus, spécialiste des pères de l’Eglise, créé cardinal par le pape Paul VI en 1969 et élu trois ans plus tard à l’Académie française, Jean Daniélou eut avec André Chouraqui un dialogue fécond qui est relaté dans leur ouvrage commun, Les juifs.

En 1947, il fut l’un des fondateurs des Amitiés judéo-chrétiennes. Après la promulgation en 1965 de Nostra Aetate, avec Jacob Kaplan, rejoints par Michel Riquet, André Chouraqui et Si Hamza Boubakeur, recteur de la Grande Mosquée de Paris, il voulut étendre le dialogue judéo-chrétien aux musulmans, donnant ainsi naissance à la Fraternité d’Abraham.

Jacques Nantet

Jacques Nantet

Gendre de Paul Claudel, catholique engagé, Jacques Nantet débuta une carrière de diplomate que ses convictions de gauche l’amenèrent à abandonner prématurément à la quarantaine. Il se consacra ensuite à l’écriture et à la militance. Il publia ainsi, en 1967, un recueil d’entretiens avec Pierre Mendès-France, puis en 1971, une biographie de Tocqueville.

Son intérêt pour les religions monothéistes et sa conviction qu’elles devaient s’unir pour travailler pour la paix viennent de sa découverte de l’Orient « compliqué et charmeur ».

Il fut le premier président de la Fraternité d’Abraham, fonction qu’il assuma pendant plus d’un quart de siècle, jusqu’à son décès en 1993.

Michel Riquet

Michel Riquet

Membre de la Compagnie de Jésus, Michel Riquet prit une part active à la Résistance. Cela lui valut d’être déporté à Mauthausen puis à Dachau, où à la demande des déportés juifs, lui, prêtre catholique, avait accepté d’être leur rabbin. A son retour à la Libération, il noua de solides amitiés dans les milieux non chrétiens, juifs et maçons notamment. Le 2 juillet 1979, sous la présidence du Premier ministre israélien Menahem Begin et en compagnie notamment d’Henry Kissinger, il fut reçu docteur en philosophie honoris causa à l’Université hébraïque de Jérusalem. Il fut également élevé à la dignité de grand officier de la Légion d’honneur.

Homme entreprenant, il organisa, dans les années 1960-70, avec l’aide logistique et la complicité de Georges Loinger, quatre pèlerinages par voie maritime aux sources de notre foi.

Peu avant sa mort, en 1993, il confiait à Georges Loinger : « Israël a reçu le message divin à travers Abraham, Isaac, Jacob et Moïse. À travers des millénaires, Israël, comme un tronc immense, a pris racine, et plus tard a donné naissance à deux branches puissantes, le christianisme et, beaucoup plus tard, l’islam. Ces deux religions ont pris racine à leur tour non loin du vieil arbre premier. Si ces trois religions s’éloignaient de leur source d’inspiration initiale, elles se dessècheraient et périraient tôt ou tard. Elles doivent comprendre, chacune à sa façon, qu’il faut retrouver une manière de vivre ensemble. Que les trois religions fassent front. »

Michel Riquet a publié Un chrétien face à Israël, dont l’un des chapitres s’intitule Vers la Fraternité d’Abraham. Il fut longtemps orateur invité des Conférences de Carême à Notre-Dame de Paris.

Le 8 septembre 2000, l’allée longeant les marches de l’église Saint-Sulpice à Paris fut baptisée à son nom. Le Président Valéry Giscard d’Estaing était présent à cet hommage. Etaient également présents le maire de Paris, Jean Tiberi, l’archevêque de Paris, le cardinal Jean-Marie Lustiger, le grand rabbin de France, René-Samuel Sirat, et le maire du 6ème arrondissement, Jean-Pierre Lecoq. Dans l’hommage qu’il lui rendit, le Président Giscard d’Estaing, après avoir rappelé que son beau-père avait été déporté dans le même convoi que Michel Riquet et que lui-même, jeune Président de la République, avait été accueilli par lui au Mémorial de la déportation, rappela un échange bouleversant qu’ils avaient eu tous deux : « A ce prêtre d’une religion qui enseigne que Dieu a créé l’homme à son image, et qui avait connu les pires manifestations de bestialité et de cruauté humaine, je me demandais comment il avait pu conserver sa foi. Il m’a répondu du haut de sa chaire de Notre-Dame, où je suis allé l’écouter, nous parler du chrétien face aux ruines, face à la vie, face au pouvoir. Il nous expliquait que dans les pires moments de sa vie, les plus désespérants et les plus humiliants, il avait rencontré des signes éclatants de la générosité et de la fraternité humaines. Il avait aperçu deux ouvertures vers cette fraternité : celle de la religion dans la Fraternité d’Abraham ; et celle de l’Europe, qu’il avait découverte dans les camps de concentration. »

Inauguration de l'allée Michel-Riquet, 8 septembre 2000, Paris
Inauguration de l’allée Michel-Riquet, 8 septembre 2000, Paris

Inauguration de l’allée Michel-Riquet, le 8 septembre 2000 à Paris.

Un colloque tenu le 4 février 2001 au Sénat sous le haut patronage de son président, Christian Poncelet, lui rendit hommage.

Si Hamza Boubakeur

D’origine algérienne, élevé dans la tradition soufie, Hamza Boubakeur occupa à partir de 1957 et durant un quart de siècle la fonction de recteur de la Grande mosquée de Paris, poste que son fils Dalil occupa quelques années plus tard. Il fut élu en 1973 à l’Académie des sciences morales et politiques. Il est l’auteur d’une traduction du Coran en français, parue en 1985.

Comme le rappela Jean-Claude Lalou, vice-président de la Fraternité d’Abraham, qui fut son élève à Alger, « Son principal souci, car il pressentait les dérives qui se manifestaient dans le monde arabo-musulman, était de favoriser une intégration émancipatrice des Français de confession musulmane dans le cadre de la société française. ‘L’islam est une religion de l’effort. Mais ce n’est pas le travail qui crée la Fraternité. Le but de l’humanité ? Que chacun se perfectionne intérieurement’, disait-il. »

Les présidents successifs

Jacques Nantet fut le premier président de l’association à sa création le 10 juin 1967. Il la dota d’emblée d’un Comité de parrainage dont le Grand Rabbin de France Jacob Kaplan, le Président de la Fédération Protestante de France Jean Corvoisier, le Cardinal Feltin, archevêque de Paris, le Président de la Cultuelle Musulmane de France, Chérif Lakhdari acceptèrent de faire partie, et qui s’est renouvelé depuis lors.

A sa mort, en 1993, Raymond Janot fut élu à sa succession. Raymond Janot avait milité avec Michel Riquet dans le réseau de résistance Comète. Il était, à son élection à la Fraternité d’Abraham, président du Conseil régional de Bourgogne. Il mourut en l’an 2000.

Gildas Le Bideau prit la présidence en octobre 1996. A l’invitation du cardinal Roger Etchegaray, membre du comité de patronage de la Fraternité d’Abraham, il se rendit à Rome en l’an 2000 et y fut reçu par le pape Jean-Paul II, à l’aube de son voyage pastoral au Proche-Orient dans le cadre de l’année jubilaire.

Le pape Jean-Paul II reçoit Gildas Le Bideau, accompagné de Mgr Paul Guiberteau
Le pape Jean-Paul II reçoit Gildas Le Bideau, accompagné de Mgr Paul Guiberteau

Le pape Jean-Paul II reçoit Gildas Le Bideau, accompagné de Mgr Paul Guiberteau.

Edmond Lisle, membre du comité directeur depuis le 10 octobre 1973 et président des Artisans de paix, prit sa suite le 15 décembre 2008. C’est à l’occasion de l’Assemblée générale qui le pressentit que les statuts de l’association ont été complétés en formalisant la triple vice-présidence juive, chrétienne et musulmane. Dans son discours de présentation de son projet pour l’association, Edmond Lisle rappela l’appel d’André Chouraqui dans ses vieux jours à l’ouverture aux religions et sagesses non monothéistes. Epoux d’une Chinoise, HUANG Ping, qui fut à ses côtés une grande inspiratrice de son action, Edmond Lisle faisait totalement sienne cette requête. Edmond Lisle fixa à la Fraternité d’Abraham l’objectif majeur d’ « appuyer les efforts en vue de restaurer la paix au Proche Orient ».

Michel Rostagnat, élu le 10 octobre 2021, est l’actuel président.

Edmond Lisle et son épouse HUANG Ping, entourés de membres de la Fraternité d'Abraham
Edmond Lisle et son épouse HUANG Ping, entourés de membres de la Fraternité d’Abraham

Colloques et manifestations publiques

Fondation de la Fraternité d’Abraham à la Grande mosquée de Paris (7 juin 1967)

Le 7 juin 1967, les fondateurs de la Fraternité d’Abraham furent accueillis à la Grande mosquée de Paris par son fondateur, Si Hamza Boubakeur.

Comme le rappela quelques années plus tard l’un des acteurs de cette rencontre, le Père Michel Riquet, « Lors de la fondation de notre Fraternité d’Abraham, M. Jacques Nantet en fut avec moi témoin, dans le bureau du Recteur de l’Institut Musulman de la Mosquée de Paris, avec André Chouraqui, le Père Daniélou, Léon Askénazy, le Père Hayek, il fut bien précisé que notre mouvement serait fondamentalement constitué par ceux qui croient au Dieu d’Abraham. Nous sommes donc, en principe, sans exclure les hommes de bonne volonté qui ne partagent pas intégralement notre foi, une réunion de croyants dont la foi se réfère au Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob. »

« Séance inaugurative » de la Fraternité d’Abraham en Sorbonne (29 novembre 1967)

Quelques mois après sa fondation, la Fraternité d’Abraham tint en Sorbonne, sous la présidence de son premier président Jacques Nantet, sa « séance inaugurative ». Après avoir rendu compte des messages d’encouragement délivrés par de hautes personnalités (le cardinal Feltin, Edmond Michelet, ministre d’Etat, et de nombreux représentants des autorités religieuses et intellectuelles), et rappelé que « la Fraternité d’Abraham se tient à l’écart de tout effort missionnaire de conversion et de tout syncrétisme », la parole fut donnée à Michel Riquet pour une présentation de l’économie de la Fraternité d’Abraham.

L’éthique du libéralisme (2015-2016)

A l’initiative de Bernard Esambert et avec le concours de Roland Burrus, la Fraternité d’Abraham a tenu, en 2015 et 2016, un cycle de conférence sur L’éthique du libéralisme. Ces conférences se tinrent dans la salle des délibérations de l’Institut de France, à l’invitation de Bertrand Collomb, secrétaire perpétuel de l’Académie des sciences morales et politiques, ami de Bernard Esambert.

Bernard Esambert avait, quelques années auparavant, suggéré cette réflexion dans deux articles parus dans la revue. Il partait du constat inquiétant que « la mondialisation s’est développée beaucoup plus rapidement que ses nécessaires régulations et l’apparition d’un code éthique au niveau mondial. C’est sur ces plans qu’il convient désormais d’agir pour mettre de l’ordre dans notre image du monde et pour que le libéralisme, remarquable facteur de développement, reste un moyen et ne se transforme pas en une religion sans garde-fous. » Soulignant le paradoxe douloureux de la violence des rapports humains créée par des rapports économiques qui auraient dû au contraire les pacifier : « Comment ne pas voir que le libéralisme perd l’humanité qu’il avait conquise contre le communisme tant le ‘doux commerce’ cher à Montesquieu est devenu une forme de guerre. », il rêvait « d’un dialogue entre Averroès, Maïmonide, Saint Thomas d’Aquin et Aristote qui réanimerait l’entrelacs des révélations et de la raison. D’un pari de Pascal étendu à l’ensemble de l’irrationnel et du rationnel. La raison et la foi s’adossant, quoi de plus humain pour faire face à nos interrogations. Une sagesse peut s’en dégager, libre d’ailleurs de toute tutelle religieuse car résultant de la pluralité religieuse surtout si l’on fait également appel à quelques prix Nobel de la paix, responsables d’O.N.G., grands scientifiques et philosophes connus pour leurs qualités humaines (des ‘entrepreneurs d’humanité’). […] Un code éthique élaboré par un tel cénacle consoliderait de jeunes démocraties un peu partout dans le monde, freinerait l’absentéisme du cœur qui accompagne souvent la concurrence sans frein. » Il rêvait ainsi « d’une ‘convention’ de personnalités mondiales débouchant sur une ‘charte éthique du libéralisme’. »

Le rêve ne s’est pas pleinement réalisé, mais il a été pavé par une dizaine de conférences remarquables dans l’enceinte prestigieuse de l’Institut de France, dont les actes ont été compilés dans un ouvrage, Ethique et économie : comment sauver le libéralisme ?, paru en 2020.

La Méditerranée, berceau et devenir de l’Europe (2018-2020)

A l’occasion de la célébration de son 50ème anniversaire, la Fraternité d’Abraham lança un nouveau cycle de conférences sur le thème La Méditerranée, berceau et devenir de l’Europe. Michel Sternberg en fut l’artisan. L’Institut Al Ghazali de la Mosquée de Paris, l’Institut Elie Wiesel et le Collège des Bernardins y apportèrent leur concours. Ce programme prit corps quelques mois plus tard. Son objectif était, selon Michel Sternberg, de « mieux nous faire connaître notre histoire commune, nous peuples de l’Europe, du bassin méditerranéen et du Proche et Moyen Orients, depuis l’époque d’Abraham, patriarche commun des trois monothéismes », dans l’esprit de la Déclaration de Barcelone des 27-28 novembre 1995.

Colloques annuels

Les fondateurs s’assignèrent d’emblée l’objectif de faire vivre leurs convictions dans le débat d’idées par le biais de colloques préparés par une réflexion sur un thème d’année. C’est ainsi qu’une bonne vingtaine de colloques se tint depuis la création de l’association jusqu’à 2010, avant de prendre un rythme plus sporadique.

A son élection en 2021, Michel Rostagnat proposa que l’assemblée générale annuelle soit conclue par une table ronde mettant en présence des représentants de nos différentes traditions religieuses.

Pèlerinages

Jérusalem (septembre 1973)

En septembre 1973, sous la direction de Michel Riquet, était organisé un pèlerinage en Terre sainte auprès des lieux saints des trois religions abrahamiques. Ce pèlerinage fut conclu par un colloque tenu à Jérusalem sur le thème Jérusalem, le monothéisme et la paix dans la fraternité d’Abraham.

Quelques jours plus tard éclatait la guerre du Kippour.

Le Mont Saint-Michel (30 septembre 2001)

Sous le coup des attentats du 11 septembre 2001 à New-York et à Washington, la Fraternité d’Abraham décida « de se tourner vers notre Créateur et ensemble de nous rendre au Mont Saint-Michel pour Le prier et implorer Sa clémence pour l’humanité ; tout comme le fit Abraham pour Sodome et Gomorrhe. ». Le choix du lieu était inspiré par Michel Riquet qui avait en son temps contribué à y restaurer une présence monastique, à l’occasion du millénaire de son implantation sur le Mont.

Le 30 septembre, moins de trois semaines après les attentats, une délégation de la Fraternité se rendit donc là-bas. Les chrétiens purent y assister à la messe solennelle de la Saint-Michel. L’après-midi se tint un colloque sur le thème Comment être artisan de paix ?, auquel prit part notamment le frère Pierre-Marie Delfieux, prieur général des Fraternités monastiques de Jérusalem. Ouest France fit le lendemain écho à ce rassemblement.

Assise (24 janvier 2002)

Le 24 avril 2002, le monde était encore sous le coup des attentats du 11 septembre 2001, et les discours bellicistes dont ils avaient accouché l’inquiétaient. Le pape Jean-Paul II avait décidé de convoquer à nouveau à Assise une nouvelle réunion des chefs religieux de la planète pour une commune invocation à la paix.

La Fraternité d’Abraham y délégua sept de ses membres. Elle fut saluée à son arrivée par le cardinal Roger Etchegaray, membre de son comité de parrainage. Elle put assister à l’ensemble de la journée.

Anniversaires

Les 30 ans (10 décembre 1997)

Le 30ème anniversaire de la Fraternité d’Abraham fut célébré le 10 décembre 1997 à la Grande mosquée de Paris. Organisée par ses deux vice-présidents Emile Moatti et Ghaleb Bencheikh, accueillie par le recteur Dalil Boubakeur qui prit part au colloque et conclue par Mgr Gérard Defois, archevêque de Reims, cette manifestation entendit deux témoignages sur la création de l’association et des exposés portant sur les fondements historiques de la rencontre abrahamique et sur les réalités et perspectives du dialogue interreligieux.

Les 40 ans (25 mars 2007)

Le 25 mars 2007, la Fraternité d’Abraham fêta son 40ème anniversaire au long d’un pèlerinage aux lieux emblématiques de la culture et de la foi de la capitale française. Sa journée était placée sous le patronage de l’UNESCO.

La caravane fit ainsi, dans la même journée, escale à quatre reprises : à la synagogue de la Victoire, où elle fut accueillie par le grand rabbin Gilles Bernheim ; à la Grande Mosquée de Paris, à l’invitation de son recteur Dalil Boubakeur, où fut dévoilée une plaque commémorant la création de la Fraternité d’Abraham en ce lieu ; à la mairie du 6ème arrondissement, accueillie par son maire Jean-Pierre Lecoq, pour un colloque sur le thème De la responsabilité des religions abrahamiques dans la cité, ouvert par René Guitton, dans le cadre de la Journée Internationale du Dialogue de l’UNESCO ; enfin en l’église Saint-Sulpice voisine où, accueillie par son curé Paul Roumanet, où elle assista à la lecture de lettres à Dieu par des comédiens en alternance avec des chants interprétés par des chorales des trois religions abrahamiques. Les dernières étapes furent suivies par 300 participants.

Plaque commémorative dévoilée à la Grande Mosquée de Paris pour le 40e anniversaire
Plaque commémorative dévoilée à la Grande Mosquée de Paris pour le 40e anniversaire

Les 50 ans (décembre 2017)

Pour ses 50 ans, la Fraternité d’Abraham publia en décembre 2017 un numéro exceptionnel de sa revue, intitulé 50 ans de dialogue interreligieux. Elle y fit mémoire de ses fondateurs, et donna la parole à deux responsables religieux, le cardinal Jean-Louis Tauran, président du Conseil pontifical pour le dialogue interreligieux et Haïm Korsia, grand rabbin de France, et à des associations œuvrant au dialogue interreligieux (l’Amitié judéo-chrétienne de France, le Groupe d’amitié islamo-chrétienne et l’Association culturelle Soka de France).

Photo de groupe pour le 50e anniversaire de la Fraternité d'Abraham, 2017
Photo de groupe pour le 50e anniversaire de la Fraternité d’Abraham, 2017

L’association au quotidien

Au quotidien, la Fraternité d’Abraham est demeurée une modeste cellule animée par son comité directeur et par sa revue trimestrielle. Le témoignage qu’elle a mission de rendre au monde ne l’en dépasse pas moins largement. Elle se doit d’évoluer au contact d’un monde changeant sans pour autant trahir ses intuitions fondatrices.

Garder une juste distance par rapport à l’actualité géopolitique

Le principal risque auquel elle est, comme tout rassemblement d’esprits convaincus, exposée est de vouloir se poser en censeur du débat public. Il est vrai que les trois religions monothéistes n’ont pas, à l’endroit de la politique, le même recul. Le mandat qu’elles tiennent de Dieu en ce monde n’a pas pour elles les mêmes implications concrètes. Pourtant, on l’a nettement vu lors d’épisodes paroxystiques de l’actualité géopolitique comme le 7 octobre 2023, la tentation de ses membres de prendre parti dans le débat politique et le risque de clivage pouvant conduire à la désunion ont été manifestes. L’exigence reconnue par ses responsables d’un vivre ensemble respectueux et indulgent lui a permis de surmonter les divisions latentes, mais au prix d’un repli sur des terrains de dialogue plus intemporels. La revue rend compte de ce choix, en abordant dernièrement des thèmes comme les conversions, l’écologie, le lien du croyant à la terre ou les spiritualités nées en Chine.

Cette tension entre la foi et l’engagement dans le monde traverse à vrai dire l’histoire de la Fraternité. C’est le déclenchement de la Guerre des six-jours qui précipita la création de l’association, le 7 juin 1967. Régulièrement, l’éditorial du président réagissait à la tragédie de l’humanité qui se déroulait sous ses yeux. Ainsi Jacques Nantet : « Certes, redisons-le, la Fraternité d’Abraham ne saurait se mêler de politique, notamment au Proche-Orient. Cependant, juifs, chrétiens ou musulmans, nous sommes des êtres de chair, et chaque fois qu’un évènement douloureux se produit là où est la source du Dieu unique, notre cœur en est meurtri. ». Ainsi Gildas Le Bideau : « Comme beaucoup j’ai été surpris, pour ne pas dire choqué, de voir Fidel Castro accueilli par le pape Jean-Paul II au Vatican. […] Et cependant comment pouvons-nous dire que nous voulons la paix, que nous voulons l’accueillir, si nous ne commençons pas par accepter de nous pardonner les uns les autres ? ». Edmond Lisle, pour sa part, eut toujours un discours volontariste d’acteur de l’histoire. Le cycle de conférences qu’il lança sur la Méditerranée poursuivait clairement ce but de faire de Mare nostrum un espace de paix. Ses éditoriaux étaient une analyse sans complaisance des dérives des puissances, les derniers faisant écho à la pandémie de COVID 19.

Des antennes passagères

Fondée par une poignée d’amis Parisiens, la Fraternité d’Abraham n’a jamais vraiment su créer un réseau provincial ou international. Elle eut pourtant pendant quelques années une antenne à Nice, création de l’un des siens, replié sur la Côte d’Azur à la retraite, et en la personne d’Emile Moatti un dévoué délégué général à Jérusalem où il avait fait son alya.

Les lieux des rencontres

La Fraternité d’Abraham a toujours eu une affection singulière pour la Grande mosquée de Paris où elle est née. L’habitude avait été prise d’y tenir ses assemblées générales et ses grandes manifestations symboliques.

A son élection, Michel Rostagnat a suggéré que, s’agissant d’un mouvement dévoué au dialogue des croyants, il serait naturel que son président ne soit pas systématiquement de confession catholique (ce qui est encore le cas), que son calendrier respecte les temps de prière de ses adhérents (d’où le déport du dimanche matin au dimanche après-midi de ses assemblées générales), et qu’il tienne ses réunions dans les lieux d’expression de la foi des diverses religions qui l’inspirent. A son initiative, l’assemblée générale 2024 se tint, toujours à Paris, au Centre européen du judaïsme et la suivante, en 2025, à l’Institut protestant de théologie. On n’en garde pas moins en tête le projet de revenir prochainement à la Grande mosquée de Paris, pour quelque évènement d’ampleur.

Dans la galaxie des mouvements pour le dialogue des croyants

Les précurseurs : la Conférence mondiale des religions pour la paix et l’Amitié judéo-chrétienne de France

La Conférence mondiale des religions pour la paix (CMRP – World Conference on Religion and Peace) a été fondée en 1970 à Kyoto. Sa section française l’a été en 1986. Elle est actuellement présidée par Ghaleb Bencheikh, président de la Fondation de l’islam de France, qui fut vice-président de la Fraternité d’Abraham. Elle embrasse le champ des religions et sagesses traditionnelles, orientales et occidentales.

L’Amitié judéo-chrétienne de France (AJCF) est née vingt ans avant la Fraternité d’Abraham. Elle procéda du combat de Jules Isaac, auteur de Jésus et Israël et inspirateur de la Conférence de Seelisberg, contre l’antisémitisme. C’est en compagnie d’Henri-Irénée Marrou, du grand rabbin Jacob Kaplan, de Jacques Madaule, d’Edmond Fleg et de deux membres fondateurs de la future Fraternité d’Abraham, André Chouraqui et Michel Riquet, que fut fondée l’AJCF. Pour ceux-ci, la Fraternité d’Abraham fut un élargissement naturel à l’islam, dans l’esprit de la déclaration Nostra aetate.

Une floraison d’initiatives récentes

Alors qu’elle faisait figure de pionnier en 1967, la Fraternité d’Abraham a fait depuis lors école et une multitude d’associations se sont créées sur le thème du dialogue des croyants : Amitié judéo-musulmane de France avec son antenne parisienne, Artisans de paix, Carrefour des mondes et des cultures, Coexister (créée en 2010 par des jeunes), Cordoba, Ecritures et spiritualités, Efesia et Ensemble avec Marie, les Fils d’Abraham, le Groupe d’amitié islamo-chrétienne, la Fontaine aux religions, l’Observatoire Pharos, etc.

Un essai de mutualisation des initiatives a été tenté en Île-de-France avec la Coordination interconvictionnelle du Grand Paris (CINPA) qui a fait le choix du terme « interconvictionnel » pour signifier son acceptation de démarches non religieuses.