Le 18 décembre dernier, un hommage public fut rendu à feu Aly Elsamman, artisan fervent de la paix interreligieuse, éteint le 2 août 2017. La Fraternité d’Abraham, dont il fut un membre exemplaire, a publié un In Memoriam dans la revue N° 175 de septembre 2017. L’hommage du président de la Fraternité est reproduit ci-dessous, ainsi qu’un rappel de la biographie d’Aly Elsamman.

D’éminentes personnalités sont venues témoigner de son action en faveur de la paix et de la promotion du dialogue des cultures et des religions au cours d’une rencontre animée par Madame Annie Dyckmans, ancien conseiller de Monsieur Boutros Boutros-Ghali :

  • Monsieur Jean-Pierre Chevènement, ancien ministre,
  • Monsieur Bernard Esambert, ancien président du groupe Edmond de Rothschild en France,
  • Monsieur Stelio Farandjis, ancien vice-président de l’ADIC,
  • Monsieur Jean Félix-Paganon, ancien ambassadeur de France en Égypte,
  • Monseigneur Michael Fitzgerald, ancien président du Conseil pontifical pour le dialogue interreligieux, ancien nonce apostolique en Égypte,
  • Monsieur Edmond Lisle, président de la Fraternité d’Abraham,
  • Madame Anne-Marie Revcolevski, fondatrice et ancienne présidente du projet Aladin,
  • Rabbin Michel Serfaty, président de l’Amitié judéo-musulmane de France.

Des messages ont été délivrés de Dr Aly Gomaa, membre du Haut Conseil des Ulemas d’Al-Azhar, et de Monseigneur Mounir Hanna Anis, Évêque du diocèse anglican d’Égypte, d’Afrique du Nord et de la Corne d’Afrique.

Discours de Monsieur Edmond Lisle, président de la Fraternité d’Abraham

Nous venons d’entendre des témoignages très émouvants sur Aly Elsamman. Il me revient le privilège de vous relater ce qu’il était pour la Fraternité d’Abraham, dont il était un ami et un conseiller très proche et un de nos plus anciens adhérents. Je rappelle que la Fraternité d’Abraham a été fondée en juin 1967, à la Mosquée de Paris, pendant la guerre des Six Jours. La date et le lieu sont hautement significatifs : nos quatre fondateurs – Si Hamza Boubakeur, Recteur de la Mosquée, le Père Michel Riquet, Jésuite, résistant, déporté, André Chouraqui, traducteur de la Bible hébraïque, du Nouveau Testament et du Coran et Jacques Nantet, diplomate – voulaient mettre en œuvre le rapprochement avec leurs frères musulmans préconisé par Nostra Aetate suite au Concile de Vatican II. Et ils voulaient signifier, en juin 1967, que les religions monothéistes sont facteurs de paix et de réconciliation, non de guerre.

D’Aly Elsamman je dirais simplement qu’il était l’adhérent « modèle » de notre Fraternité :

  • Laïc, Aly était un croyant convaincu et éclairé d’une de nos trois familles : un Musulman profondément croyant et pratiquant, connaissant parfaitement les enseignements de sa religion. S’opposant au fanatisme des Frères musulmans qui affirmaient : « L’islam, c’est la solution », il disait simplement : « Personne n’a le monopole de la parole de Dieu ou de l’interprétation de la parole de Dieu. Personne n’a le monopole de déterminer quelle est la place des êtres auprès de Dieu ». (Aly Elsamman, « L’Égypte, d’une révolution à l’autre » Éditions du Rocher, Paris 2011, p. 288),
  • Il était aussi très cultivé. Il était juriste de formation, c’est à dire qu’il pratiquait le métier de ceux qui sont les « ingénieurs de la société », qui façonnent, mettent en œuvre, interprètent et éventuellement corrigent les lois qui régissent le fonctionnement de nos sociétés.Le descendant en quelque sorte de ce Prince d’Égypte, Moïse, le grand législateur qui reçut les Dix Paroles au Sinaï, ces Dix Paroles qui sont à l’origine de la « Déclaration Universelle des Droits de l’Homme », comme le rappelait René Cassin qui en fut l’un des principaux auteurs. Cultivé, Aly Elsamman ne voyait aucune contradiction, bien au contraire, entre sa foi et la science qu’il pratiquait – le droit. Il illustrait parfaitement ce propos de l’ancien Grand Rabbin d’Angleterre (maintenant Lord) Jonathan Sachs : « Science answers the question How : How does it all work ? Religion answers the question Why : Why are we here ? » La science répond à la question : Comment ça marche ? La religion répond à la question : Pourquoi, pourquoi sommes-nous là ? Science et Religion ne s’opposent pas : elles vont de pair pour nous aider à comprendre qui nous sommes et d’où nous venons, et ce que nous devons faire pour que toute l’humanité devienne plus fraternelle et solidaire.
  • Aly était aussi convaincu de l’importance du dialogue entre les peuples, entre les cultures et entre les religions. Aly Elsamman, musulman élevé dans une école chrétienne, rejoignit l’ADIC (L’Association pour le dialogue islamo-chrétien) en 1991. En 1993, il en devint Président et, convaincu qu’il fallait associer la communauté juive à ce dialogue, Aly Elsamman amena l’ADIC à élargir son champ et à changer de nom mais non de sigle et qu’elle devienne « l’Association pour le dialogue judéo-islamo-chrétien ». René-Samuel Sirat, Grand Rabbin de France de 1981 à 1988 puis Grand Rabbin du Consistoire central et Théo Klein, Président du CRIF de 1983 à 1989 rejoignirent alors l’ADIC. Il y eut alors, en quelque sorte, un échange de participations entre l’ADIC et la FA.

Le 13 juin 1994 l’ADIC organisait à la Sorbonne une grande conférence sur le dialogue interreligieux consacrant une partie importante des échanges au fanatisme religieux et à la violence meurtrière qu’il pouvait déchaîner. A la fin de la conférence, à l’invitation d’Aly Elsamman, les participants se prirent tous par la main et déclamèrent ensemble : « Il ne faut plus jamais séparer les enfants d’Abraham ». (Aly Elsamman, op.cit. p.302)

La conséquence majeure de cette rencontre fut la conclusion d’un accord entre le Vatican et l’Université Al Azhar, le 28 mai 1998. Mgr Michael Fitzgerald, ici présent, participait à cette réunion. Lors de la signature de l’accord, le cardinal Arinze déclara notamment : « Les membres de nos communautés représentent à eux seuls plus de la moitié de l’humanité. C’est dire que la paix dans le monde dépend grandement de la paix entre chrétiens et musulmans. Aussi le dialogue est-il nécessaire pour créer la confiance, sans laquelle il ne saurait y avoir de paix possible ». (Aly Elsamman, op.cit. p. 309)

Voilà, cher Aly qui tu étais, qui tu es, qui tu seras toujours pour nous, à la Fraternité d’Abraham. Nous suivons ton exemple.

Edmond A. Lisle
Président, Fraternité d’Abraham
18 décembre 2018

La biographie d’Aly Elsamman fut rappelée par Madame Brigitte Lefebvre-Elsamman

Il est né au Caire le 18 décembre 1929. Sa famille était originaire de Tanta, ville du delta du Nil. Par sa grand-mère maternelle, il descendait en droite ligne, de Sidi Mugahid, l’un des saints de l’Islam inhumé aux côtés d’El Sayyed el-Badawi.

Musulman, il a effectué sa scolarité dans une école privée copte de Tantah. Après une licence en droit à l’Université d’Alexandrie, il choisit de poursuivre ses études en France, d’abord à l’Université de Grenoble, où il obtient un diplôme en droit public international, puis à Paris, où il passe un doctorat en droit et sciences politiques. Connu pour son indépendance et son ouverture d’esprit, homme de cœur et de conviction, Aly Elsamman était une personnalité inclassable qui a œuvré toute sa vie au service de son pays.

Dans un contexte international difficile, il a été, dans les années 1960, l’un des premiers à appeler à lutter contre l’antisémitisme, partie intégrante, pour lui, du racisme, ce qui lui a valu d’être considéré par les autorités égyptiennes comme un « étudiant perturbateur à Paris ». Messager officieux entre la France de De Gaulle et l’Égypte de Nasser, il a organisé en 1967 la visite de Jean-Paul Sartre, Simone de Beauvoir et Claude Lanzmann en Égypte. Nommé directeur de la Middle East News Agency (MENA), puis de la Radio Télévision Égyptienne pour l’Europe de l’Ouest à Paris, il a été également conseiller du Président Sadate pour l’information extérieure lors de la guerre de 1973. Il a exercé cette fonction jusqu’au voyage de Sadate à Jérusalem en 1977, puis lors des négociations du traité de paix avec Israël en 1979.

Le combat pour le dialogue entre les cultures et les religions ne l’a jamais quitté. Il en a été l’un des plus fervents artisans. Nommé en 1993 Président de l’ADIC – Union internationale pour la promotion du dialogue interculturel et religieux et l’éducation de la paix, il a initié dès 1994 le dialogue entre le Vatican et Al-Azhar. Et alors qu’il était conseiller du Sheikh d’Al-Azhar, il a été l’un des signataires de l’accord historique entre ces deux institutions le 28 mai 1998, instituant un comité conjoint pour le dialogue entre les religions monothéistes. Il a été également l’initiateur et l’un des signataires de l’accord entre l’Église anglicane d’Angleterre et Al-Azhar, le 11 septembre 2001.

En reconnaissance de son engagement et de son action, Aly Elsamman a été décoré en 2012, à Paris, des insignes d’Officier dans l’Ordre national de la Légion d’Honneur. Il est l’auteur de deux ouvrages publiés en France :

  • D’une Révolution à l’Autre. Mémoires d’un citoyen engagé sous Nasser, Sadate et Moubarak. Une analyse des soixante dernières années de l’histoire de l’Égypte (Rocher, 2011)
  • Fenêtres sur le ciel. Une mise en lumière des chemins de convergence souvent méconnus entre les religions monothéistes pour promouvoir le dialogue interreligieux, (Desclée de Brouwer, 2014).
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