L’Assemblée  Générale  de la Fraternité d’Abraham s’est tenue le dimanche 21 mai à la Mosquée de Paris, lieu de sa fondation il y a 50 ans, en présence d’une cinquantaine d’adhérents. Les rapports d’activité et comptable ont été adoptés à l’unanimité des membres présents et représentés. En particulier le point a été fait sur :

  • le fonctionnement de nos instances exécutives et consultative (comités directeur, éditorial et stratégique),
  • nos nombreux partenariats avec diverses institutions ainsi que nos participations à diverses manifestations,
  • la confection de notre revue (4 numéros en un an),
  • la vie de notre site internet,
  • le déroulement de notre programme « Éthique et Économie ».

Enfin l’Assemblée a approuvé la nomination de Patrice Obert au comité directeur ainsi que le renouvellement de 4 administrateurs en fin de mandat.

La seconde partie de la réunion a été consacrée à plusieurs communications et témoignages dont nous reproduisons certains : celles de Djelloul Seddiki et Abderrahmane Belmadi sur la formation des imams en France, de Jean Corcos sur l’actualité du dialogue interreligieux vue par la Communauté juive de France, du Père Pascal Roux sur son expérience de l’interreligieux vu d’une paroisse parisienne, de Foudil Benabadji sur l’aumônerie en milieu carcéral et l’approche des jeunes radicalisés, de Michel Sternberg sur diverses rencontres interreligieuses hors de France.

Comme le années passées un repas pris en commun au restaurant de la Mosquée a clôturé la réunion.


Intervention de Pascal Roux à l’AG du 21 mai 2017

Après réflexion et prière, j’ai répondu dans un court billet qu’il a publié dans sa revue
« Évangile et liberté ». Je l’ai intitulé « Dans l’épreuve tenez bon » Rom 12,12. Je lui disais pourquoi, à mon avis, la fraternité n’était pas rompue en dépit des attentats.

Cette question m’a conduit à revoir plus particulièrement les grands événements de l’année 2016 -17. Du 23 au 27 mai la visite du cheikh Al Tayeb, grand imam de l’université sunnite Al Azar au Caire, a marqué les esprits. Sa visite au Vatican puis son passage à Paris où il a déposé une gerbe à la mémoire des victimes du Bataclan, sa conférence à l’Hôtel de Ville, comme l’accord qu’il a fait signer entre son université et l’Institut Catholique de Paris, ont clairement signifié qu’il militait pour un islam pacifique qui refuse catégoriquement l’usage de la violence. En octobre, une délégation d’Al Azhar est allée se recueillir sur la tombe du père Jacques Hamel.

Parmi les signes négatifs nous devons rappeler le terrible attentat de Nice du 14 juillet 2016.

Dans mon quartier du 19ème arrondissement de Paris, deux témoignages d’amitié de musulmans à mon égard m’ont particulièrement touché ; l’un d’eux, un enseignant dans le primaire, m’interpellant dans la rue devant des familles, pour me dire combien il avait été bouleversé par mort dramatique du prêtre de St Etienne du Rouvray et quel amour il éprouvait pour les chrétiens.

L’année 2017 fut marquée pour nous par le comité stratégique du 21 février où une intervention de Mgr Jérôme Beau représentant le cardinal, tout en louant nos efforts pour réfléchir à une éthique de l’économie, nous a invités à ne pas oublier l’anthropologie qui sous-tendait notre travail commun, à savoir notre foi en un Dieu unique que nous rencontrons dans la prière. A force de n’en point parler, sous prétexte d’ouverture aux non croyants, nous risquons de perdre notre identité et de devenir stériles. Je pense personnellement que ce point est essentiel et qu’à le négliger nous allons dessécher, spirituellement parlant, notre fraternité.

L’année actuelle est déjà riche d’événements soit dramatiques comme l’attentat des Champs-Élysées en avril, soit prometteurs comme la belle déclaration de Mgr Pontier, fin mars, devant l’assemblée des évêques sur la place des musulmans dans la société française. Je souligne aussi la proclamation par la Grande Mosquée de Paris d’un beau texte qui fonde l’islam en France. Enfin, avant de conclure, je ne fais que mentionner le voyage du pape en Égypte fin avril où, une fois de plus, il a affirmé dans son discours à l’université Al Azhar que nul n’a le droit de tuer au nom de Dieu.

Ma réflexion sur l’année écoulée depuis notre dernière assemblée générale du 22 mai 2016, m’a conduit donc à retrouver des motivations sérieuses pour commencer un nouveau mandat de trois années. C’est surtout dans la prière au Seigneur qui nous aime tous que je puise la force nécessaire. Mais aussi dans la détermination de notre pape François, comme dans votre amitié fraternelle.

Oui, je rends grâce d’être avec vous.

Pascal Roux


Intervention de Jean Corcos à l’AG du 21 mai 2017

Bonjour à tous.

Notre Président a demandé que je vous parle de l’actualité du dialogue inter religieux vue par la Communauté juive, et ce sera un exercice assez difficile à mon niveau.

D’abord quelques mots de présentation, pour celles et ceux qui ne me connaissent pas dans la salle. Mes activités au sein de ma Communauté sont diverses. Il y a d’abord ce que je fais au sein du CRIF, où j’anime la commission consacrée aux relations avec les musulmans ; il y aussi mon travail dans la station de radio, Judaïques Fm, où je produis une émission sur le monde musulman, et qui vient d’ailleurs de fêter ses vingt ans. Mais ma connaissance de ce que pensent ou disent les gens vient surtout de ce que je lis sur les réseaux sociaux, essentiellement Facebook ; je n’y choisis pas mes « amis » – ce sont eux qui sont venus -, mais enfin c’est ainsi, ils sont juifs en majorité ; elle vient aussi de mes lectures, quand tous les jours en ouvrant ma boite e-mail, je découvre des newsletters auxquelles je n’ai jamais demandé d’être abonné, mais qui prétendent donner un « regard juif » sur l’actualité. Tout cela me permet, je pense, d’avoir des impressions, forcément subjectives, de ce qu’on pense dans la communauté juive.

Mais vous donner un regard juif est un exercice difficile aussi, je dois l’avouer, parce que je ne suis pas vraiment un « acteur du dialogue inter religieux ». Je ne participe pas à des échanges entre Imams, Prêtres, Pasteurs et Rabbins, ou alors ce sont des festivités et on m’y invite de temps en temps. Il faut être sincère aussi, je ne suis pas un pilier de Synagogue. Par contre, le domaine « d’expertise » qui est devenu le mien au fil des années, c’est d’abord et paradoxalement, surtout le monde musulman, à force de lectures ; et ensuite l’analyse de l’actualité, nationale, et internationale, pour ne pas dire n’importe quoi – au micro, ou dans des réunions officielles avec des personnalités.

Ces précautions oratoires étant faites, allons droit au but, quel regard a t’on chez les Français juifs sur ces questions là ? Eh bien il faut distinguer les institutions et la base ; et cela on va le voir, justement, à propos de l’écart que je constate de plus en plus entre ce que disent les personnalités responsables, et ce qui se lit sur Internet et sur les réseaux sociaux en particulier.

Les institutions, comme le CRIF, mettent les échanges avec les Autorités et avec les différents acteurs de la société civile au cœur de leur action, c’est leur raison d’être. Il y a ainsi plusieurs commissions en interface avec les élus, les syndicats et ONG, etc. Alors, oui c’est vrai, dans le mesure où les Consistoires – le central et celui de Paris – ne cherchent pas à développer les relations inter religieuses, le CRIF a créé deux commissions dédiées, une pour les relations avec les religions chrétiennes, et une pour les relations avec les musulmans, et alors que ce n’était pas sa vocation. Dans cette commission que j’anime, nous avons organisé au cours de cette année 2016-2017, un grand nombre d’auditions autour de deux thématiques, d’une part « Quel islam de France demain ? » (c’est ainsi que nous avons eu le plaisir de recevoir notre ami Djelloul Seddiki), et d’autre part un sujet vraiment d’actualité, « Comment lutter contre la radicalisation ? ». En dehors de ces réunions de travail, le CRIF, le CFCM ou d’autres personnalités musulmanes se retrouvent à l’occasion de manifestations officielles. Par exemple, à l’occasion d’évènements tristes comme la commémoration de l’attentat de l’Hypercasher ; ou ici à la Mosquée, lorsqu’il y a des cérémonies en hommage aux soldats musulmans morts pour la France ; ou lorsque le Président du CFCM qui achève son mandat dans un mois, Anouar Kbibech, a reçu la Légion d’Honneur à l’Hôtel Matignon, et nous étions toute une assemblée de représentants de toutes les communautés religieuses pour cette cérémonie, et en particulier le Grand Rabbin Haïm Korsia que tout le monde ici apprécie ; ou à l’occasion du fameux dîner du CRIF. Mais je ne veux pas tout ramener au CRIF, d’autres associations et institutions juives participent à ce dialogue. D’abord dans le Judaïsme libéral, le MJLF a toujours été actif, le Rabbin Yann Boissière a en particulier lancé ce qui était d’abord une grande manifestation à l’Hôtel de Ville de Paris en mars 2016, puis une association dynamique, « Les Voix de la Paix » dont on vous a parlé tout à l’heure. Ensuite, l’Union des Etudiants Juifs de France a organisé des voyages interconfessionnels en Israël ; l’UEJF est aussi à l’origine d’une association qui est maintenant pleinement autonome, « Coexist » – à ne pas confondre avec « Coexister » – qui intervient en milieu scolaire pour déconstruire les préjugés. Je ne vous parlerai pas des échanges, riches et permanents au niveau de l’Amitié Judéo Chrétienne de France, Michel Sternberg en est un membre éminent. Mais il ne faut pas oublier d’autres acteurs très dynamiques : au plan national, l’Amitié judéo-musulmane de France fondée par le Rabbin Michel Serfaty en 2004, et qui vraiment a tissé sa toile dans tout le pays, en diversifiant ses activités ; et au plan européen, je voudrais saluer le travail réalisé par un autre Rabbin, Michel Lewin, à la fois au niveau de la conférence des Rabbins européens, et comme président d’une instance nouvelle, qui regroupe les responsables religieux juifs et musulmans à l’échelle du Continent.

Et bien, chers amis, cela me conduit naturellement à évoquer les prises de position, au plan politique, de toutes ces instances et de leurs dirigeants. On peut dire que du côté juif tous ont eu une attitude claire face à la montée des populismes et au risque de voir des partis d’extrême-droite prendre le pouvoir. C’est d’autant plus remarquable, que beaucoup de ces partis populistes essaient de se démarquer des extrémistes racistes, identitaires et violents en particulier, en ne tenant plus de discours antisémite. Aux Pays Bas, le parti dit « anti islam » de Geert Wilder se présente comme pro-juif, en tous cas très pro-israélien ; en France, Marine Le Pen avait tenté, pendant des années, de « dédiaboliser » l’image du Front National, en se présentant même comme la meilleure défense des juifs contre un péril qui serait essentiellement musulman. Et bien, ni au Pays-Bas, ni en France, les responsables communautaires juifs ne sont tombés dans le panneau. Par rapport à une menace commune concernant certaines libertés religieuses (l’abattage rituel, le port de signes religieux distinctifs par exemple), le président de la conférence des Rabbins Européens, Pinchas Goldschmid, a fait une déclaration remarquée à l’occasion de la fête de Pessah, en disant sur la montée de l’extrême droite en Europe : « Nous (juifs et musulmans) avons définitivement une cause commune dans la lutte pour les libertés religieuses » Enfin, vous savez combien le Grand Rabbin de France, le CRIF, le Consistoire, sont intervenus pour appeler à voter pour Emmanuel Macron, contre Marine Le Pen ; ils ont fait des appels communs avec les institutions musulmanes, protestantes, et je dois dire combien j’ai été peiné – et mon ami le Père Pascal me le pardonnera – par le silence côté catholique, de la part de l’Episcopat.

Et « la base » dans tout cela ? Alors, bien entendu, je ne prétends à aucune exhaustivité. D’abord, je ne suis pas sociologue. Il y a mille nuances de juifs comme il y a mille nuances dans les couleurs, certains sont pratiquants, d’autre pas, certains participent aux activités communautaires, d’autres jamais ; certains sont tellement assimilés que ce paramètre identitaire n’existe pratiquement pas. Cependant, il y a ce que je lis, sur beaucoup de sites communautaires dont je parlais tout à l’heure, ou sur Facebook, et je dois dire que c’est un miroir beaucoup moins consensuel, et souvent beaucoup plus pessimiste et inquiet que le message apaisé que veulent faire passer nos institutions. Pour des raisons assez évidentes : au delà de la menace terroriste qui concerne tout le monde, cela fait 11 ans – depuis le martyre d’Ilan Halimi – que notre communauté compte ses victimes. Sous prétexte « d’importation » du conflit israélo-palestinien, ils ont subi une vague continue d’agressions physiques ou verbales ; or les cas les plus fréquents ont été le fait de jeunes d’origine immigrée, cela quel que soit leur propre rapport à l’islam. Depuis la série d’actes terroristes les ciblant, les juifs ont une peur légitime de l’islamisme radical. Enfin, l’espoir d’un règlement du conflit israélo-palestinien semble abandonné, et il s’est installée l’idée qu’il n’y aurait jamais rien de positif à attendre, ni du monde arabe, ni de l’islam en général. Il n’était donc pas difficile de se faire entendre, pour des activistes dont le fond de commerce est la peur des musulmans. Et c’est avec peine que je constate combien ce qu’on appelle la « blogosphère juive francophone », recycle ce qui peut se trouver sur les sites d’extrême-droite. C’est ainsi, également, que des intellectuels de renom comme Alain Finkielkraut, ont connu une triste dérive, à force d’obsession vraiment dépressive sur les musulmans. Avec deux coauteurs, nous avons ainsi dénoncé dans une tribune du journal « Le Monde » publiée entre les deux tours de l’élection présidentielle, la banalisation, sur des sites juifs, de la thèse fumeuse du « grand remplacement » des populations théorisée par Renaud Camus, idéologue identitaire lui aussi obsédé par les musulmans.

Seulement, vous allez me dire, « et en face » ? Comment réagissent les jeunes chrétiens, musulmans, ou sans religion ? Et bien là aussi, on ne peut pas prétendre à l’exhaustivité, je ne suis pas sociologue, mais ce qu’on lit sur Internet, ce qui est partagé sur Facebook est très inquiétant. Inquiétants les chiffres de l’enquête publiée par Hakim El Karoui, pour l’Institut Montaigne, qui révélait que près de 50% des jeunes musulmans auraient un système de valeurs contraire à celles de la République ; nous l’avons reçu au CRIF, lui aussi et il nous a dit combien l’antisémitisme était devenu maintenant un marqueur pour beaucoup de jeunes, quelque chose de structurel et qui existera même après la résolution du conflit israélo-palestinien. Il y a le succès prodigieux des théories du complot contre lesquelles l’Éducation Nationale commence à peine à lutter, et qui fait que, par exemple, et toujours d’après la même source, 37% des musulmans interrogés pensent qu’ils sont victimes d’un complot. Seulement, cette posture victimaire, ce délire paranoïaque, on le retrouve en miroir inverse dans ce qu’on appelle « la Fachosphère ». Aujourd’hui circulent des vidéos expliquant que notre nouveau Président de la République a prêté allégeance aux Frères Musulmans. Tout le monde est potentiellement contaminé ou contaminable, à une époque où la moitié de ce qui est partagé sur les réseaux sociaux est soit une fausse nouvelle venant d’une simple rumeur, soit le fruit de campagnes de déstabilisation.

Mes cher(e)s ami(e)s, je ne voudrais pas être trop long, mais ma conclusion ce serait simplement de garder à l’esprit le fait que l’immense majorité des gens se nourrissent de ce qu’ils trouvent sur leur smartphone ou leur tablette, et de ce qu’on leur envoie. Que certes, nous devons, dans notre Fraternité comme dans toutes les institutions, religieuses ou laïques, propager des messages de paix, de tolérance, de connaissance du prochain. Mais que sans une mobilisation réelle et qui nous dépasse largement – je pense aux pouvoirs publics et à l’Éducation Nationale, et en particulier en ce qui concerne Internet -, ce combat est loin d’être gagné.

Je vous remercie.

Jean Corcos

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